lundi 12 août 2013

Entretien avec Réal Godbout à propos de L'Amérique ou Le Disparu

Entretien avec

Réal Godbout

à propos de

L'Amérique ou Le Disparu

 

 
Franz Kafka est l’un des romanciers les plus adaptés en bande dessinée, son univers absurde et inquiétant ne cessant d’inspirer de nombreux dessinateurs – pour le meilleur comme pour le pire. Malgré tout, la récente parution aux éditions La Pastèque de L’Amérique ou Le Disparu transposé par Réal Godbout a de quoi surprendre et réjouir. D’abord, l’auteur canadien s’attaque à un roman (d’ailleurs inachevé) qui avait été plus ou moins délaissé jusque-là (si l'on excepte le travail du duo Daniel Casanave et Robert Cara). En effet, le marché de l’édition lui préfère de beaucoup les « classiques » de l’écrivain praguois tels que La Métamorphose, Le Château ou Le Procès. Celui-ci est un peu moins fantasmagorique, plus ample ; sans doute est-il dès lors moins évident de s’approprier L’Amérique, mais la gageur est d’autant plus intéressante. En multipliant les péripéties, ce singulier récit d’apprentissage donne une image totalement désenchantée du Nouveau Monde : son protagoniste principal, le jeune Karl Rossmann, essuie de multiples échecs et déceptions à partir du moment où il débarque dans un New-York entre fantasme et réalité.
 
 
Et puis, pour une fois, le récit n’est pas dilué dans une esthétique expressionniste surlignant l’atmosphère oppressante de l’univers kafkaïen, mais s’épanouit avec succès dans la Ligne Claire. On pourrait croire que la lisibilité et l’apparente simplicité d’un tel style ne conviendraient pas à Kafka, et qu’elles ne feraient que l’aseptiser. Or, absolument pas. La Ligne Claire renforce au contraire l’inquiétante étrangeté des aventures malheureuses de Karl. Elle contraste de la meilleure façon avec les incompréhensibles et abrupts revirements de situation et donne au récit les couleurs du cauchemar. Comme on l’écrivait à propos de Ted Benoit précédemment, la Ligne Claire constitue encore ici un faux-semblant rassurant pour le lecteur, dans lequel s’épanouit au contraire l’obscurité la plus retorse, en même temps la mélancolie et l’angoisse. Et puis, on le sait depuis Tintin en Amérique et certains récits de Ted Benoit, encore, mais on a de nouveau la preuve que ce style convient en tous points à la mise en scène de l’espace américain et à la représentation de son architecture. Les rues de New-York sont magistralement transposées, les intérieurs labyrinthiques et démesurés s’étirent jusqu’à la fascination (en particulier dans le chapitre « Une villa près de New-York ») et le jeu sur les façades et les fenêtres offre des scénographies idéales pour la bande dessinée (voir la couverture et le chapitre « Un refuge »). L’onirisme menaçant du faux dénouement trouve aussi sous la plume de Godbout une expression parfaite, où sourd l’ambiguïté de Kafka. Le héros trouve-t-il enfin dans ce « théâtre de la nature » l’utopie du rêve américain ? Ce théâtre ne trahit-il pas au contraire l’illusion qu’il y a à s’attacher à de telles espérances (le héros a la perspective de devenir machiniste, lui qui aspirait à être ingénieur – ainsi, il ne participera plus à la réalité mais contribuera à en faire fonctionner le mensonge) ? Ou bien encore, le train dans lequel il monte ne l’emmène-t-il pas en fin de compte à un abattoir, comme certains commentateurs de Kafka l’ont affirmé, justifiant ainsi la maxime de ce théâtre où « tout le monde a sa place » ?
 

 
Cerise sur la gâteau, Réal Godbout offre en supplément à cet étrange récit picaresque l’adaptation d’une courte et méconnue nouvelle de Kafka intitulée « Le Nouvel Avocat ». On y voit que le cheval d’Alexandre le Grand, le fameux Bucéphale, s’est retiré des champs de bataille pour devenir homme de loi. Que les deux récits soient réunis dans ce volume n’est pas complétement hasardeux, car on pourrait voir dans l’un le trajet inverse de l’autre. Karl se heurte sans cesse à la vie et finit par se fondre dans le simulacre – et peut-être la mort – tandis que Bucéphale conquiert son autonomie et sa liberté en étudiant les rouages de la justice et de la société. L’un perd ce qui fait de lui un homme, l’autre gagne son humanité. Le premier est un homme-cheval (c’est ce que signifie Rossmann en allemand), un homme qui devient cheval, conduit d’un bout à l’autre du récit contre sa volonté, mené jusqu’à l’abattoir ; le second est un cheval-homme, un cheval qui devient homme, meilleur homme même que son ancien maître. A chacun d’inventer sa réalité à partir de là.

Comment vous est venue l'envie d'adapter ce roman de Kafka ?

J'ai lu ce roman dans la jeune vingtaine. Son côté léger, imagé et humoristique, «chaplinesque», à l'encontre des idées reçues sur Kafka, m'avait frappé et je m'étais dit que ce serait un bon sujet pour un album éventuel, le jour où j'aurais acquis assez de métier en BD. L'idée m'a suivi durant toutes ces années et, à chaque fois que j'y repensais, j'avais toujours l'impression de tenir quelque chose. Les astres s'étant alignés, je me suis finalement décidé.

Vous êtes resté très fidèle au roman ; vous êtes-vous permis néanmoins quelques libertés ?

Je suis resté fidèle au récit, à la logique des personnages (si on peut parler de logique chez Kafka) et, je l'espère, à l'esprit de l'auteur. Mais je me suis donné totale liberté quant au texte, qui est totalement réécrit, à part inévitablement quelques bouts de phrases ici et là dans les dialogues. Du récit, j'ai cherché à conserver le plus possible, mais j'ai dû couper un peu, résumer, resserrer pour l'adapter au médium et au format de l'album. Par ailleurs, j'ai aussi fait quelques ajouts, notamment au chapitre 8, pour combler les vides laissés par l'auteur, le roman étant comme chacun sait inachevé.

On a l'habitude de lire des adaptations en bande dessinée très expressionnistes de Kafka ; le choix de la Ligne Claire pourrait surprendre, mais en fait ça fonctionne parfaitement. Pourquoi à votre avis ?

La ligne claire n'est pas vraiment un choix, c'est ma façon naturelle de m'exprimer en BD. La lisibilité est toujours pour moi une nécessité absolue et je crois que, dans ce cas-ci, elle contribue à faire ressortir encore davantage toute l'absurdité du récit. Pour moi, ligne claire et lisibilité impliquent qu'il n'y ait pas de temps mort dans la narration, que personnages et décors demeurent reconnaissables d'une case à l'autre. D'ailleurs, en lisant Kafka, on remarque son sens poussé du détail, l'extrême précision qu'il apporte parfois à ses descriptions. Son écriture est peut-être déroutante, mais elle n'est jamais floue. Par ailleurs, j'ai cherché à donner quelques touches expressionnistes à la BD, dans la mesure du possible. Je suis un grand admirateur de Georg Grosz. Mais je ne suis pas Georg Grosz.

Votre adaptation ne constitue-t-elle pas une façon de retranscrire le discours du romancier à notre époque, pour nous rappeler toute l'actualité (ou l'intemporalité) ?

Le thème de l'aliénation, central dans L'Amérique et dans toute l'œuvre de Kafka, n'est pas nouveau. L'aliénation a existé à toutes les époques, sous différentes formes. Notre société contemporaine devient de plus en plus complexe (il est rare qu'un système évolue vers une plus grande simplicité). Si Karl Rossmann débarquait en Amérique aujourd'hui, il serait sûrement encore plus dérouté, encore plus perdu qu'en 1912. Nos sociétés actuelles sont plus éclatées, plus permissives et nous jouissons apparemment d'une plus grande liberté : on offre au consommateur des choix futiles, comme la sonnerie de son téléphone, la couleur de son fond d'écran ou la marque de sa brosse à dents. Mais fondamentalement, rien n'a changé.

Vu de France, le Canada est souvent perçu comme un El Dorado, un modèle tant économique que politique. Certains événements récents ont ébréché cette vision idyllique. Quel point de vue avez-vous sur ce sujet ? L'adaptation de Kafka a-t-elle quelque chose à voir avec ça ?

On assiste actuellement chez nous à ce qui ressemble à une tendance lourde : de plus en plus de Français viennent s'établir au Québec, convaincus d'y trouver un avenir meilleur qu'en Europe, ce qui semble donner lieu à une forme de néo-colonialisme. La France n'est pas l'enfer que les Français se plaisent à décrire, pas plus que le Québec n'est un paradis. D'abord, la France reste un pays magnifique, où l'on jouit encore, malgré la crise, d'une excellente qualité de vie. Votre système de santé est incomparablement plus efficace que le nôtre. Les Français, sans être des bourreaux de travail ni des esclaves, sont parmi les peuples les plus productifs de la planète. Pourtant, la morosité semble généralisée. Les Français sont par nature d'éternels râleurs, qui ont besoin de critiquer pour se sentir intelligents et qui doivent absolument avoir une opinion sur tout. Les Québécois ne sont pas nécessairement plus heureux, ni plus prospères, mais moins crispés, plus tolérants et notre société est moins hiérarchisée. Par contre, nous souffrons encore un peu du complexe du colonisé (c'est particulièrement vrai dans le merveilleux monde de la BD). On a beaucoup fait état ces derniers temps de corruption. C'est vrai, mais je suppose que ce n'est pas pire ici qu'ailleurs. Ce qui est nouveau, c'est que ça sorte au grand jour et qu'on en parle ouvertement. La dualité Europe-Amérique est un autre thème central du roman et on le retrouve aussi dans la BD. Cependant, contrairement à Kafka, qui n'a jamais traversé l'Atlantique (et qui n'avait pas l'Internet), mon point de vue à moi est forcément plus nord-américain.
 
Vous enseignez la bande dessinée : en quoi cela consiste-t-il?

J'enseigne au programme de BD de l'UQO depuis treize ans. J'y ai été engagé à titre de chargé de cours sur la base de mon expérience professionnelle, ne détenant moi-même aucun diplôme et étant totalement autodidacte en dessin, ce qui me donne parfois le complexe de l'imposteur. Je ne suis évidemment pas le seul prof dans le programme. J'y ai dispensé au fil des ans plusieurs cours différents, généralement axés surtout sur le dessin : Encrage et couleur, Dessin et narration, Anatomie et perspective, Découpage graphique, etc. J'y donne aussi, pour une clientèle plus large, un cours de dessin d'observation, même si ce n'est pas ma spécialité.
 
L'auteur a tenu un blog passionnant au cours de la réalisation de sa bande dessinée, qu'on peut consulter à cette adresse : http://lameriqueouledisparu.blogspot.fr/
Pour plus d'information sur l'ouvrage : http://www.lapasteque.com/Lamerique.html
 
Merci à Elisabeth Tielemans

mardi 16 juillet 2013

Entretien avec Ted Benoit

 
 
 
 
 

Entretien avec Ted Benoit


Le 22 juin 2013 sortait en kiosques le numéro 2 de Kaboom, dans lequel on a pu lire une interview de Ted Benoit. En réalité, elle était bien plus longue que ne le permettait la pagination de la revue, et on pourra en trouver ici les quelques chutes...
 
 

L’ESPRIT DU TEMPS


J’entre dans la toute nouvelle galerie Champaka à Paris, dont c’est l’inauguration ce soir, en même temps que le vernissage de l’exposition « Camera Obscura, vers la Ligne Claire et retour », qui emprunte son titre au dernier livre de Ted Benoit. Sur les murs d’un blanc immaculé sont accrochées des planches originales à l’encre noire extraites d’Hôpital, Berceuse Electrique, Bingo Bongo, Cité Lumière, C’était dans le journal et L’Affaire Francis Blake, entre autres – sans oublier de belles impressions grand format et couleurs qui montrent à quel point le trait élégant et précis du dessinateur résiste à l’agrandissement.
 


Ce rapide coup d’œil me remémore le contenu du recueil Camera Obscura, qui retrace les quatre décennies de la carrière du dessinateur. Ce qui me frappe dans ces planches déployées sous mon regard d’un coin à l’autre de la galerie, c’est l’inaltérable modernité de l’ensemble. A l’image du printemps qui illumine et réchauffe tardivement la capitale en ce mois de mai, il sourde une jeunesse étonnante de ces compositions et des récits qu’elles mettent en scène. Le monde de l’édition les a pourtant boudés pendant des années, mais elles reviennent aujourd’hui en pleine lumière, et la plupart pourrait être publiée de nos jours sans paraître anachronique. Le style Ligne Claire y est pour beaucoup, puisqu’il confine à une forme d’intemporalité – mais il ne s’agit pas que de cela. On ne peut pas réduire Ted Benoit à un style, même s’il est entré dans l’histoire du 9ème Art en particulier pour avoir introduit et popularisé le terme en France avec son premier livre Vers la Ligne Claire. En effet, ses premiers essais jusqu’à Hôpital n’avaient rien à voir avec l’école de Bruxelles, et les planches qu’il met en ligne chaque semaine depuis quelques années sur son blog « La Philosophie dans la piscine » s’en éloignent aussi considérablement, représentant Ray Banana à coups de bic beaucoup plus spontanés. C’est bien là un signe de jeunesse que de toujours se remettre en question.

D’ailleurs, Proust disait que l’art n’était pas tant une question de style que de vision. Or, avec Ted Benoit, c’est bien sa vision qui interpelle, encore plus que le style. Une vision singulière, un regard tranchant, qui met le décalage à l’honneur, refusant tout manichéisme, recherchant plutôt l’ambiguïté et le trouble, utilisant la Ligne Claire justement pour attirer les lecteurs dans le piège retorse du faux-semblant. Car chez cet auteur, rien n’est jamais vraiment ce qu’il paraît être ; la clarté n’est qu’un piège. Les récits eux-mêmes sont souvent aussi déconcertants que passionnants, curieuses synthèses entre le désir de raconter des histoires et l’absence de concession faite au lecteur. Alors, tout reste toujours à reconsidérer, en particulier l’ordre apparent d’un dessin extrêmement calculé qui dissimule en réalité un amour du désordre comme discipline de libération. A l’image du Bauhaus dont la Ligne Claire retient bien des préceptes, les bandes dessinées de Camera Obscura tendent bien sûr à saisir « l’esprit du temps » (les années 70 underground et les années 80 triomphantes) mais aussi une complexe «  volonté artistique » que le lecteur est appelé à saisir sous la pureté trompeuse des traits.

Au bout de quelques instants, Eric Verhoest, le directeur de Champaka, m’accueille en m’informant que Ted Benoit n’est pas à la galerie, comme j’aurais pu m’y attendre, mais juste à côté. L’attachée de presse me conduit alors à l’extérieur, et j’ai tout juste le temps d’apercevoir un bout du Centre Pompidou à deux pas de là avant de pénétrer dans un café un peu bruyant, dans lequel se déverse une musique down tempo vaguement jazzy. Drôle de cadre pour percer le mystère Ted Benoit – à moins que justement, en plein décalage, il n’en puisse s’imaginer de meilleur.
 
 
Qu’est-ce qui a motivé le projet de Camera Obscura ?

La volonté de ne pas laisser disparaître des livres. Certains titres réunis dans Camera Obscura étaient en rupture depuis très longtemps. Mais au départ, on ne devait pas faire un bouquin aussi épais. Je voulais surtout rééditer Hôpital et C’était dans le journal. Après, on a trouvé que c’était intéressant de lier ça avec d’autres choses. Certaines sont par exemple extraites de mon premier livre, le recueil Vers la Ligne Claire. Mais d’autres ne le méritaient pas, elles étaient trop différentes. Par exemple, il y avait une histoire avec un personnage à tête de chien [« Charlie déraille » - ndr] : je ne la renie pas mais ce n’était pas mon style. On n’a rien mis non plus d’un livre de science-fiction que j’avais fait avec Yves Cheraqui et qui s’appelait Histoires Vraies, dans lequel ça changeait de style à chaque épisode. Mais ce n’était pas assez personnel. Surtout qu’on devait le mettre en entier ou pas du tout.

Mais il y a des histoires dans Camera Obscura qui ne vous ressemblent pas beaucoup non plus, comme « Carnet de Voyage »…

A l’époque, j’avais une influence Moebius assez forte, alors on ne reconnaît peut-être pas mon trait, c’est vrai. Mais au départ je suis quelqu’un de littéraire, et on peut traiter des influences littéraires dans ce genre de récit. Ça ne ressemble pas à ce que j’ai fait par la suite, mais à l’époque je partais dans plein de directions, pour essayer de trouver mon truc.

En parlant de littérature, je trouve justement que certaines de ces histoires sont très marquées par des procédés comme la métaphore et l’allégorie. Ne serait-ce que « Carnet de voyage », par exemple…

Le thème de ce récit, c’est un type dans un monde qu’il ne comprend pas. Et pourquoi il ne le comprend pas ? Parce qu’il l’a lui-même créé… Il y a quelque chose de borgésien, que j’ai dû lire à une époque. Il y a aussi une allégorie dans cette histoire qui n’est pas reprise dans Camera Obscura, et qui s’appelle « Charlie déraille ». Mais ce récit est un peu particulier, parce qu’à l’époque Mandryka a fait une crise à la tête de L’Echo des savanes : il a décidé qu’il ne voulait plus du pouvoir et qu’il le donnait à la rédaction. Mais le truc, c’est qu’il a ramené et son psychiatre et son psychanalyste dans l’équipe. Les deux ! Et donc là, concrètement, il nous a un peu fait chier ! (il rit) Ils ont voulu faire un numéro sur je ne sais plus quoi, un truc sur la psychanalyse – ce qui m’a toujours emmerdé profondément. C’est pour ça que j’ai mis le personnage en pyjama. Le pyjama chez moi est un symbole et une allégorie : celle de l’aliénation, avec les camps de concentration, l’hôpital, la folie, l’asile… Les rails et le déraillement concentrent ces idées-là. Mais bon, ce n’est pas terrible… (il rit, de nouveau) D’ailleurs, Ray Banana a lui aussi un pyjama, mais il n’est pas rayé ! [en fait, Ray Banana aura lui aussi son pijama rayé, au moment où il est embrigadé dans la secte de Berceuse électrique - ndr]
 
 
On vous découvre dans les courts textes qui ponctuent Camera Obscura, et vous commencez par évoquer l’époque où vous avez 23 ans et où vous essayez de faire éditer vos premiers travaux dans Actuel. Mais on ne sait pas ce qui s’est passé avant : qu’est-ce qui vous a amené à faire de la bande dessinée ?

Je n’ai pas voulu tout raconté. Sinon on se lance dans une autobiographie, et on fait ça le plus tard possible avant de crever… Là c’est un peu tôt ! Et puis c’est chiant, l’autobiographie. Il fallait que je prenne plaisir à écrire ces textes, il fallait que les gens prennent plaisir à les lire, et que ça leur apprenne aussi des choses pas seulement sur moi, mais aussi sur l’époque. Je n’ai donc choisi que des moments-clés. Avant, j’ai fait une école de cinéma. Mais au lieu de me lancer là-dedans après mes études, je suis entré à la télévision. Parce que faire du cinéma, ça voulait dire avoir de l’entregent, se faire présenter des gens, jouer du coude, se placer – ce que je n’ai jamais trop bien su faire. J’ai été capable de faire des efforts à des époques, mais au cinéma c’est un peu permanant. Alors ça me semblait un choix difficile. J’ai donc été frappé à la porte de l’ORTF, parce qu’il fallait que je gagne ma vie, tout bêtement. C’était un établissement d’état, et comme je sortais d’une école d’état de cinéma, j’avais une place qui m’attendait. J’ai bossé un an et demi à la télé, où j’ai été assistant-réalisateur. C’est à la même époque, en 1970 ou 1971, que je suis allé à Actuel pour placer quelques planches. Mais je n’avais pas fait d’études de dessin… Après, je suis parti un an et demi pour l’Afrique en coopération, au lieu de faire l’armée. Quand je suis revenu, je me suis rendu compte que la télé était un cul de sac et que je ne pouvais pas faire ça plus longtemps. Alors, comme j’avais commencé à dessiner et que j’avais publié un ou deux trucs, je me suis dit que finalement avec la bande dessinée je pouvais faire un peu comme du cinéma : comme on dit, ça ne coûte pas cher, et on peut mettre autant de figurants qu’on veut ! Et puis il y avait l’underground, cette espèce de mixité qui m’a beaucoup excité depuis la fin des années 60… Ce n’est vraiment pas Hergé, Jacobs et compagnie qui m’ont donné envie de faire de la bande dessinée, même si je m’en suis inspiré. C’est d’avantage des auteurs américains comme Crumb… Bref, c’est un peu un accident de parcours !

Est-ce que votre formation dans le cinéma a influencé votre manière de faire de la bande dessinée ?

Oui, au niveau de la narration. Surtout après lorsque je suis passé à quelque chose de moins désordonné. J’ai assaini. Au début je faisais des trucs un peu underground, ça partait dans tous les sens... Ensuite, je suis passé à quelque chose de plus narratif. Le premier où ça a vraiment commencé à jouer, c’était Hôpital, même si la narration était assez improvisée, car je réalisais l’histoire épisode après épisode… Mais la narration cinématographique s’est réellement épanouie au moment de la Ligne Claire. Là, je me suis vraiment servi de ce que j’avais appris à l’école de cinéma.

En quoi la presse de l’époque était magique, comme vous le dites dans Camera Obscura ?

Le premier canard où j’ai été publié, Geronimo, qui avait une diffusion très particulière, était fait entre copains, et ils ont dit : « pourquoi pas, prenons-le ! » Ça marchait de cette manière pour tous les gens qui publiaient là-dedans. Et tout était comme ça ! Lorsque Libération a démarré en 1973, je suis entré comme pigiste pour écrire des critiques de film, et puis je leur proposais des dessins et ils les passaient, et après je leur proposais une pleine page – une pleine dans Libération, même si ce n’était pas le tirage d’aujourd’hui, c’était quelque chose – et il la prenait ! C’était une chance incroyable. J’ai aussi frappé aux portes pour me faire jeter de certains endroits, mais chez d’autres ça fonctionnait comme ça. Je n’étais pas du tout Pilote, par exemple, j’étais plutôt Charlie Mensuel. Et je me suis fait jeter de Charlie Mensuel comme de Pilote… D’ailleurs, Pilote a un peu éclaté en 1972, tout en continuant à paraître, à cause de L’Echo des savanes : Mandryka, Gotlib et Bretécher, qui formaient quand même un trio important pour Pilote à l’époque, ont fichu le camp et ont formé ce canard-là, qui à son tour éclate parce que Gotlib part faire Fluide Glacial en 1975, tandis que Giraud, qui avait fait partie de L’Echo au départ, va suivre Dionnet qui fonde Métal Hurlant la même année… Il y avait donc au moins trois journaux, et pas beaucoup de dessinateurs ! Quand je suis allé voir Mandryka à L’Echo, il ramait pour en trouver : il n’y avait finalement que Pétillon et je crois que c’était à peu près tout ! On arrivait au bon moment, parce que les bras manquaient. Et puis il y avait cette ouverture d’esprit… Ils étaient curieux, ils pariaient sur les gens et ils prenaient des risques. Ils se disaient à propos de moi et de quelques autres aussi : « peut-être qu’il n’est pas encore au point, mais ça va être bien ». Et donc, on pouvait continuer à apprendre tout en étant publié, ce qui est très encourageant. Parce que lorsqu’on travaille tout seul dans son coin, ça aide d’avoir cette reconnaissance ultime de la publication. Tout ça a disparu par la force des raisons économiques… Je ne sais pas trop lesquelles, en fait. C’était bien sûr une question de rentabilité, mais je ne sais pas comment ça s’est passé. Tout a tourné un peu en nœud de boudin, le monde de l’édition a changé… Les journaux de l’époque avaient tous une identité très forte. Par exemple, pour Charlie Mensuel et Métal Hurlant, l’état d’esprit était donné par la bande dessinée, mais ce qui faisait la spécificité de ces journaux, c’était le rédactionnel. Il y avait encore ce truc de la curiosité : c’était des journaux où les gens étaient très cultivés, et ils écrivaient pour faire partager leur culture et leurs centres d’intérêt. À suivre a essayé de faire la même chose, mais de façon un peu plus maladroite et plus raide… Je trouvais que c’était un bon journal, mais il manquait quelque chose. Et puis les journaux qui existent maintenant ne parlent que de la bande dessinée, mais chez Charlie et Métal, on parlait de tout autre chose…

C’était un monde beaucoup plus ouvert, beaucoup moins cloisonné… La raison pour laquelle vous avez créé un blog en 2009, c’est pour renouer avec cet esprit-là ?

Oui, exactement. A cette époque, je n’avais pas d’éditeur. Et comme je voulais retrouver l’état d’esprit de la presse, je me suis dit qu’un blog allait me pousser à une périodicité dans le travail. Les planches de bande dessinée constituent le cœur des publications, mais parfois je mets aussi d’autres choses liées à l’actualité…
 
 
Quelles ont été vos inspirations pour le récit d’Hôpital, « votre premier long-métrage », comme vous dites ?

Je ne sais pas pourquoi, mais j’en avais un peu marre des trucs superficiels, et je voulais faire quelque chose qui me tenait à cœur. Mon père est mort dans un hôpital qui ressemble à celui de la bande dessinée. C’était un cancer des poumons, et ça a été assez bref. Il a été diagnostiqué, il a pu rentrer chez lui, et puis il a dû retourner dans cet hôpital. Il y a passé quinze jours et il est mort là-bas. Tout le cadre de ce bouquin vient de là. J’y ai passé quelques nuits, et j’y ai puisé tout ce décor : les couloirs, les boxes vitrés, les bureaux des infirmières, les préaux couverts dans la cour, c’est exactement l’hôpital Saint-Joseph. Et donc c’est une espèce de mélange entre une histoire qui me tenait à cœur, un peu âpre, parce qu’il y avait en arrière-pensée la mort de mon père, et puis en même temps cet esprit sarcastique, toujours underground, lié à L’Echos des savanes. Alors, j’ai voulu travailler tous les clichés liés à l’hôpital, et j’ai consulté Les Hommes en blanc d’André Soubiran, le stéréotype évident de l’hôpital dans la culture française… Je ne sais même plus de quoi ça parlait, j’ai dû en lire deux chapitres et puis j’ai laissé tomber tellement ça ne m’intéressait pas ! Et puis j’ai regardé du côté d’un auteur américain, Frank G. Slaughter, qui est connu pour des mélos sentimentaux qui se passent dans le milieu hospitalier : j’ai lu deux chapitres aussi et puis j’ai jeté les livres ! Hôpital se voulait donc une parodie de tous ces trucs, ce qui explique les séquences pas du tout érotiques mais plutôt pornographiques qui se situent dans l’antinomie complète avec les mièvreries romantiques de Slaughter. Je voulais dénoncer cette vision de l’hôpital tout à fait fantasmatique. Après, ça vient aussi un peu de Mandrika, qui était toujours obsédé par la sécurité sociale, par les gens qui n’étaient pas responsables et qui devaient pris en charge… Enfin, moi qui ai été hospitalisé récemment, je dois dire que ce n’est pas désagréable : vous y êtes, vous vous laissez faire… Autant de choses contre lesquelles je me rebellais dans ce bouquin-là – mais finalement je comprends pourquoi les gens sont comme ça. Tout ça pour dire qu’il y avait quand même cette idée : ce type qui fait trop confiance au système, qui y va et qui n’est pas mécontent, mais qui fait l’objet d’une espèce d’aliénation, encore. C’est un peu kafkaïen, même si c’est plus simpliste que Kafka : ce type vient quand même pour se faire soigner le doigt, et on lui coupe le bras !
 
 
La Ligne Claire est un mouvement, une école, ce qui est finalement assez rare en bande dessinée. Personnellement, j’ai une vision très romantique de la chose, à l’image des cénacles du 19ème… Comment était-ce en réalité ?

C’est juste un peu vrai… (il rit) Non, mais c’est vrai. Justement hier j’étais avec Jean-Christophe Ogier, un journaliste de France-Info. Et il me dit qu’on se connait déjà, parce qu’un jour je lui aurais payé un taxi. Je lui réponds que je ne me rappelle absolument pas. Alors il me raconte qu’au début des années 80, il repartait d’Angoulême en train après le festival. Il était installé dans un compartiment, et sont montés Chaland, moi-même, et un autre, je ne sais plus qui, et nous avons commencé à parler de bande dessinée et d’autres choses pendant tout le trajet … À cause de la presse, on dînait beaucoup les uns chez les autres, on se voyait dans les locaux des journaux, on se montrait nos travaux, on parlait cuisine… Ma femme, Madeleine DeMille, faisait une rubrique dans L’Echo des savanes avec des recettes de cuisine, des trucs sur la bouffe, le tout illustré par différents dessinateurs. Elle invitait le dessinateur à manger, il mangeait ce qu’elle avait préparé, et il en faisait quelque chose pour le journal. Mais à chaque fois qu’elle en prenait un nouveau, elle faisait aussi revenir les anciens. Alors, au fur et à mesure, il y en a eu un, puis deux, puis trois, puis quatre : il y a eu Serge Clerc, Stéphane Colman, Chaland… Il y avait donc aussi ce côté des dîners, qui rappelle les cénacles… Et puis, on habitait beaucoup autour de Pigalle, tous rive-droite, alors ça facilitait les réunions, forcément.

Un dessin de Ted Benoit pour les "Rencontres Chaland", mettant en scène les responsabilités d'invité d'honneur :
François Avril, Ted Benoit lui-même et Serge Clerc - une partie du cénacle réuni encore autour de la figure de Chaland.


Un moment, vous parlez de la documentation, et vous dites même à ce propos que « la doc est le sujet ». Qu’est-ce que cela veut dire ?

Un des prochains livres que je vais faire devrait s’appeler Un Siècle de progrès. C’est des choses que j’ai déjà abordées sous l’influence des revues Mécanique Populaire, à propos de l’idéologie du progrès au 20ème siècle. Il s’agit de faire des images qui parlent de cela, en essayant surtout de ne pas être sarcastique, de ne pas se moquer facilement, et d’éviter de tomber dans ce qu’on appelle le « rétrofuturisme » (c’est-à-dire évoquer la façon dont on voyait le futur à une époque pour en plaisanter). Ça, je ne veux pas le faire. A la rigueur, je me dis que ma part dans ce livre est minime, puisque je vais redessiner des photos d’époque  avec des techniques différentes – même pas les adapter, mais bel et bien les redessiner. Du coup, ma seule part de créativité – mais je trouve que c’est important – c’est de les avoir recueillies et de les redessiner. Le fait de les redessiner, c’est déjà leur donner une signification différente, dans la mesure où elles sont interprétées.  Bien sûr, la perspective reste critique, parce que ça doit déboucher sur un constat d’échec. Car en réalité, il faut bien avouer que l’idéologie du progrès au 20ème siècle n’a pas fonctionné, on en a la preuve tous les jours. C’est ce que je veux montrer dans ce livre. Et là, pour revenir à votre question, on est plus que jamais en plein dedans : la doc, c’est le sujet. J’interprète le moins possible. Ce sera au lecteur d’exercer son regard pour qu’il fasse sa propre critique. J’ai toujours pensé qu’en posant les bonnes questions, on avait déjà la moitié des réponses. Mon dessin a ce rôle-là. Et il y a plein de gens qui ont adopté une démarche un peu similaire : c’est comme dans le Pop Art ou chez Bazooka par exemple.

Dans l’une des premières apparitions de Ray Banana, « Page 73 », il y a quelque chose de saisissant, quand vous mélangez les cases d’un récit de polar hard-boiled avec des publicités et des citations de Mao. Quel était le but ?

Il y avait deux raisons à cela. La première, c’est une vieille idée un peu banale. En gros, l’idéologie du bloc communiste et celle des Etats-Unis, si on les compare, c’est un peu la même, mais sous deux formes différentes. C’est ce qu’expriment les publicités mises à côté des discours de Mao. C’est l’idée de Berceuse Electrique aussi, où on retrouve dos à dos, ou côte à côte, face à l’espèce de force émergeante que voudrait être ce milliardaire fou, l’Est et l’Ouest. Le cosmonaute russe et le sosie d’Elvis. Ça fait partie du monde de Ray Banana. L’autre raison, c’est qu’à l’époque, malgré Hôpital, je n’avais pas encore bien développé ma façon de raconter des histoires. Et donc, j’aimais bien partir sur la base d’images rêvées. Je n’avais que des scènes bien précises qui m’intéressaient pour raconter une histoire, et là je savais quoi dessiner. Mais pour les phases intermédiaires, j’avais parfaitement conscience que ce serait moins bien. Alors j’ai choisi de ne pas compléter l’histoire. Je n’ai représenté que les points forts, comme ça, sans le reste.
 


Dans les aventures de Ray Banana, il y a une dimension manichéenne, mais qui est constamment remise en question…

Oui, exactement, c’est un peu l’humour du truc.

Ça renvoie peut-être à la vocation de la Ligne Claire : un style qu’on pourrait croire simple voire simpliste, mais qui s’avère beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît…

Allez voir chez Chaland, c’est encore pire ! (Il rit) Mais c’est chez Swarte que j’ai repéré ça. Ce type dessine comme Hergé, mais il raconte des histoires qui n’ont rien à voir. Donc oui, c’est une recherche de complexité et d’ambiguïté depuis le départ. Chez Chaland et chez moi, on retrouve un graphisme très connoté, on sait d’où ça vient, avec un côté un peu boy-scout, très années 50, mais avec des histoires beaucoup plus complexes qui ne correspondent pas au dessin. Chaland est très fort là-dessus, parce qu’on ne sait jamais si c’est du lard ou du cochon. La Ligne Claire est trompeuse.

Ray Banana est un personnage bizarre. On dirait qu’il n’a aucune moralité, et que tout ce qui l’intéresse finalement, c’est comprendre…

Oui, c’est quelqu’un qui cherche à comprendre. C’est toujours compliqué de commencer une histoire, surtout avec un personnage comme Ray Banana. On ne connaît pas son métier, il n’est pas reporter comme Tintin, il n’est pas détective non plus, et donc il est difficile de le plonger dans une aventure. Alors, au début de Berceuse Electrique, il y a un échange de voiture ; dans Cité Lumière, il découvre son portrait… A partir de là, Ray Banana n’a qu’une seule volonté : comprendre la situation dans laquelle il est plongé. Mon attitude correspond bien à cela. Je n'ai jamais fait beaucoup de concession à mon lecteur. Je veux au contraire que les gens fassent des efforts en lisant mes livres.

Est-ce que votre utilisation de la Ligne Claire et en particulier la technique de l'axonométrie n'ont pas quelque chose à voir avec "l'écriture blanche" dont parle Maurice Blanchot? Un regard sans point de vue, sans affect?

Je n’ai pas lu Blanchot et je ne connais pas ce concept qui a l’air intéressant. Avec un téléobjectif, lorsqu’on choisit de prendre des vues au grand angle et qu’on veut faire le point sur un objet, les autres objets deviennent flous. Avec le dessin, tout est net. Et cette netteté donne des choses très curieuses. A propos de C’était dans le journal, ça me semblait intéressant de montrer des événements atroces qui surgissent dans le quotidien en toute netteté, comme s’il s’agissait d’un dessin technique. L’axonométrie a d’abord été utilisée en architecture et par les ingénieurs de la NASA. Alors, la vision qui est donnée, je dis que c’est celle d’un point de vue à partir de la lune, ou de Dieu si on préfère, du haut de l’Olympe… Ça demande des calculs très compliqués. Sur ce procédé, j’ai fait la villa Arpel qui sert de décor dans Mon Oncle de Tati. Et j’ai essayé aussi de faire la villa du Mont Rushmore qu’on voit à la fin de La Mort aux trousses d’Hitchcock. Ça donnait des choses très curieuses…

Est-ce qu’aujourd’hui vous vous considérer toujours comme underground ?

Non ! C’est passé… Je peux me qualifier comme résistant, à la limite! (il rit) C’était vraiment l’époque contre-culture, et aujourd’hui… On fait ce qu’on peut !

Un extrait du blog de Ray Banana

Dans votre blog, Ray Banana est reclus aux îles Pitcaïrn…

Ça m’a toujours fasciné, cette histoire. A la fin du 18ème siècle, les révoltés du Bounty ont décidé de se réfugier sur cette île qui n’apparaissait sur aucune carte. C’était un îlot rocheux, carrément inaccessible. Dans son roman L’Île, Robert Merle a imaginé ce qui s’est passé à ce moment-là, étant donné qu’au final ils se sont tous entretués. Il échafaude des théories liées à la notion de propriété qui est introduite par les occidentaux et qui pervertit les relations avec les indigènes… Dans un des National Geographic que j’avais piqué à Mandryka, il y avait d’ailleurs un article sur cette île, parce qu’à l’époque on avait retrouvé des reste du Bounty. En fin de compte, ça m’amusait de faire s’échouer Ray Banana là-bas !

Sans doute aussi parce que Ray Banana est un mutin ?

Oui, oui, sans doute ! (il rit)
 
 
N'hésitez pas à rendre visite au blog dans lequel Ray Banana nous livre ses pensées improbables : "La philosophie dans la piscine" - http://lespenseesimprobablesderaybanana.blogspot.fr/
 
 
Merci à Louise Rossignol

dimanche 7 juillet 2013

Doryphores ! n° 7

Doryphores ! n° 7

 

Le monde se fissure et craque sous nos pas : l'excellente revue Doryphores !, éditée par le Cercle Archibald et consacrée à l'héritage d'Hergé, a publié son nouveau numéro.
 
Il comprend entre autres une passionnante interview de Benoit Peeters ("la plus complète que j'ai jamais accordée à propos d'Hergé. J'y relate en détail mes relations avec Hergé et les Aventures de Tintin ; j'évoque la postérité de l'oeuvre, mes relations avec les ayants droit, etc.", confie-t-il), une étude croisée entre Les Aventures de Tintin et Chapeau melon et bottes de cuir - forcément géniale - et un décorticage de l'humour hergéen...
 
On y trouvera aussi un texte de moi, "La Licorne ou le secret des luttes cachées", mais signé de mon vrai nom... Damn ! il fallait bien que ça arrive, à force de jouer à cache-cache... Sachez donc que Nicolas Tellop et l'autre ne font qu'un, et chantent en cœur comme Tintin et La Castafiore sur la couverture de ce numéro rock'n'roll.
 
A noter que le dessin de cette couverture est signé par Half Bob, et qu'il dépote.
 
 
 
(Le Cercle Archibald est une association loi 1901, créée en 2004 à Amiens. Regroupant une centaine de tintinophiles, elle... édite une fois par an une revue, "Doryphores !", proposant des entretiens avec des proches d'Hergé ou des tintinologues, des études sur l'oeuvre du dessinateur belge, et des prolongements ludiques des "Aventures de Tintin". Pour plus de renseignements, rendez-vous sur Facebook : https://www.facebook.com/groups/368759279860437/)

vendredi 21 juin 2013

Kaboom numéro 2

Kaboom

numéro 2

 
 

 

Samedi 22 juin 2013 sort en kiosques le deuxième numéro de la revue KABOOM, avec 26 pages supplémentaires et deux couvertures au choix.
 

 
 
La réalisation de ce deuxième numéro s'est encore une fois révélée être une sacrée aventure, haletante et épique.

Bon bon bon... Sans doute qu'en réalité, tout s'est passé le plus normalement du monde, mais c'est la façon dont j'ai vu la chose, passablement influencé par un fantasme romanesque du monde journalistique tout droit hérité de Balzac, de Maupassant et des Hommes du Président. Ce fantasme est d'ailleurs largement entretenu du fait que j'assiste à tout cela de loin, voire même de très loin puisque l'intrépide Stéphane Beaujean, rédacteur en chef de son état, est parti plusieurs semaines au Japon interviewer la fine fleur du manga moderne.

Ainsi, dans ce numéro, on trouvera entre autres des entretiens avec Shintaro Kago, Usamaru Furuya, Takashi Nemoto, Seiichi Hayashi, Yoshihiro Tatsumi, Takehiko Inoue, Robin Nishi, Atsushi Kaneko et Suehiro Maruo ...

Mais aussi Mezzo, Pirus, Anthony Pastor, Winshluss, Brian K. Vaughan....



Pour ma part, j'ai posé des questions, de loin, encore, sans le voir et sans lui parler, à Naoki Urasawa, me voyant ainsi confirmer quelques intuitions personnelles à propos de Billy Bat.

Et puis, j'ai rencontré en chair et en os Ted Benoit, le jour du vernissage de son exposition à la Galerie Champaka de Paris. On reviendra plus longuement sur cet événement d'ici quelques semaines, en révélant les questions et les réponses que Kaboom n'a pas pu publier.

Et puis, ces dernières semaines, il y a eu l'ineffable plaisir de voir les documents word des uns et des autres s'incarner dans une maquette splendide et lumineuse grâce au talent de Vincent Montagnana, et devenir enfin une véritable revue, tout d'encre et de papier. Celle-là même qu'on pourra tenir entre ses mains dès demain, dans toutes les maisons de la presse de France et de Belgique (on croise les doigts).

Alors oui, il n'y a peut-être pas d'épopée là-dedans, mais une magie indéniable.  

dimanche 2 juin 2013

A la loupe : Les Ogres de Christophe Blain et David B.

A la loupe :

Les Ogres

Christophe Blain et David B.

 
 
 
Ce texte est version longue d'un commentaire de planche mis en ligne sur le site de la revue Neuvième-Art 2.0, à l'adresse suivante :
 
 

Les Ogres est le titre de la deuxième et ultime aventure de Hiram Lowatt & Placido, héros nés de la rencontre entre David B. et Christophe Blain. Western à la lisière du surnaturel, qui prend pour cadre inattendu l’Alaska, Les Ogres apparaît surtout comme une exploration saisissante des limites entre la civilisation et la barbarie. Les deux héros incarnent d’ailleurs symboliquement chaque pôle : l’un est un journaliste érudit, et l’autre, un chef indien. Cependant, la frontière n’est pas si nette, et les apparences sont trompeuses. En effet, à la faveur du récit et de ses péripéties, on découvrira la vraie nature de chacun, ou du moins les limites qu’il est prêt à repousser. Surtout, on retrouvera cette dichotomie de manière encore plus nette chez les meneurs des deux groupes qui s’affrontent au centre de l’histoire : d’une part le juge, homme policé et figure référente de l’autorité, symbole de justice, d’impartialité, et de sagesse, et d’autre part le « Glouton », chef d’une meute indigène appelée « le cœur des bêtes », inhumain, sauvage et même anthropophage.
 

Les pistes se brouillent et les rôles se renversent rapidement. Le juge et ses hommes sont en réalité de vrais barbares – pionniers d’abord contraints de se nourrir de la chair des hommes, ils poursuivent cet effroyable régime uniquement parce qu’ils y ont pris goût. Glouton et les cœurs de bêtes sont quant à eux des indiens forcés à se battre pour survivre, lecteurs admiratifs des aventures de cow-boys justiciers et intègres, et qui plus est bons chrétiens ! Même leur inquiétante apparence anthropomorphique s’explique par les peaux d’animaux sauvages desquels ils se recouvrent. Ainsi, la bande dessinée joue-t-elle ici du motif de la poupée gigogne, puisqu’on voit bien alors qu’au cœur des bêtes se dissimule en fait une profonde humanité. Le juge retourne cette proposition par l’antinomie, car, en ce qui le concerne, le cœur de l’homme dissimule la bête.
 
La dernière planche extraite de la bande dessinée est empreinte d’une belle mélancolie crépusculaire. En effet, on a dit précédemment que le renversement des valeurs avait aussi touché le duo Lowatt – Placido, et que si l’indien gardait une intégrité aussi inflexible que la rigidité de son maintien, il n’en était pas de même pour le savant journaliste. Séparé de son ami, traqué par les hommes du juge, perdu au milieu d’une nature hostile et stérile, on a compris qu’il avait cédé lui-même à l’impensable et qu’il avait dévoré le Glouton pour survivre. Il revient dès lors bourré d’une rage bestiale, torturé par le péché qu’il a commis, répercutant son dégoût de lui-même dans sa haine pour le juge. Telle est le happy end des Ogres, ambigu et amer. Lowatt n’est plus le même qu’au début de l’album, et il est le premier à le regretter. Cette planche fait donc logiquement écho à celle qui ouvrait le récit, dans laquelle on retrouve le même trio de personnages réuni sur le même pont de bateau. L’une constitue clairement l’envers de l’autre : d’un côté, on assiste à l’aller du voyage, de l’autre, au retour ; d’une part, il fait jour, de l’autre, il fait nuit ; dans un sens, tous les personnages sont souriants et courtois, de l’autre, les ténèbres recouvrent leur visage d’un masque mélancolique.

La mise en page est à l’image de ce renversement, qu’il prend au pied de la lettre. Dans la première planche, la case initiale occupait à peu près le tiers de l’espace en montrant le bateau au milieu des flots, tandis que la dernière planche se termine sur une case similaire, sauf que là le point de vue s’est considérablement éloigné de l’embarcation. Dès lors, en termes de tabularité, ce qui était en haut se retrouve en bas, et inversement. A cet égard, le motif de l’éloignement joue aussi un rôle important. S’il domine la dernière planche, c’est pour mieux s’opposer à la première qui, elle, était construite sur un effet de zoom avant. Ce rapprochement visuel était symbolique du rapprochement des trois personnages : d’une part Howatt et Placido, étroitement liés par l’amitié, et d’autre part Howatt et la jeune femme, à propos desquels les deux dernières cases construites sous le mode d’une espèce de champ / contrechamp sous-tendaient un désir naissant et réciproque. A la fin, au contraire, l’éloignement signifie la rupture et l’impossible communion du journaliste avec les autres, désormais (il leur tourne même le dos) – il n’est plus des leurs.

Il faut encore remarquer un autre détail intéressant. Au début du récit, Howatt lisait ses notes à Placido, tandis qu’à la fin il regrette de ne pouvoir encore faire la lecture à ses compagnons. « Tous [ses] livres ont brûlé dans l’incendie de l’hôtel », qu’ils ont fui plus tôt. Telle est l’humanité en cendres du personnage, à l’aune de sa culture et de son savoir partis en fumée au terme d’un accès de rage aveugle. A cet effet, on peut d’ailleurs s’attarder sur les petits nuages de vapeur qu’exhale le personnage en raison du froid : ils apparaissent comme des bulles blanches informes et vides, vides des mots qu’Howatt voudrait lire à ses amis mais qu’il ne lira pas. Ces nuages blancs contrastent une fois encore avec le panache de fumée noire du bateau, rappelant les effluves de l’incendie comme pour relever l’ambiguïté mélancolique de ce retour. Mais Howatt ajoute néanmoins connaître « quelques poèmes par cœur ». Ainsi tout espoir n’est pas perdu, puisque le cœur, comme celui des bêtes, recèle encore des beautés qui survivent à la sauvagerie et à la destruction. C’est dès lors à la poésie de sauver cette fin teintée de désespoir. Les deux premières bandes de la planche sont d’ailleurs construites sur un parallélisme visuel qui n’est pas sans rappeler la musicalité et le rythme des vers d’un poème. 
 
Dès lors, au-delà des limites et de la claustration qui composent le motif de ces deux bandes (porte de la cabine, garde-fou du bateau, silhouette des montagnes), tout un monde réapparaît dans la dernière case – le monde que le récit avait fini par laisser derrière lui. On retourne donc là où tout a commencé, dans un silence de deuil qui est peut-être aussi une promesse – celle de se retrouver un jour soi-même, tel qu’on était avant la tragédie.

samedi 13 avril 2013

Notes de lecture : Billy Bat, tome 4 de Naoki Urasawa et Takashi Nagasaki

Notes de lecture :

BILLY BAT TOME 4

Naoki Urasawa et Takashi Nagasaki

 
Ce texte est extrait d'une série d'articles pour le blog de Neuvième 2.0, mise en ligne en octobre 2012. Elle reprenait les notes de lecture sur les tomes 1 à 3 avec une réactualisation concernant le tome 4. C'est donc sur ce volume que le texte se concentre.



Dialoguer avec le dessin

Dans le quatrième tome, les questions qu’on a évoquées précédemment retrouvent une vigueur qui s’était atténuée entre temps (le personnage de Kevin, figure du dessinateur, est quasi absent du volume 3), et accentuent cette problématique du rapport au dessin. En effet, plusieurs scènes sont fondées sur un dialogue entre l’image dessinée et l’image de la réalité, entre le dessin diégétique du comics qui est au cœur de toutes les convoitises et le dessin extra-diégétique du manga que nous lisons. Le personnage de Lee Harvey Oswald cherche à entrer en contact avec Billy Bat, cette mystérieuse chauve-souris qui semble présider aux destinées de l’humanité, et le seul moyen qu’il a trouvé consiste à s’adresser à un exemplaire du comics, qui bien sûr reste muet. Le dialogue entre le personnage et l’image se réalise d’une autre manière, reposant sur les mécanismes subtils de la mise en abyme graphique : une case représentant Oswald questionnant la chauve-souris alterne en contrechamp avec une autre extraite du comics dans laquelle Billy Bat semble réagir ironiquement au désarroi d’Oswald. Se joue alors une fascinante conversation entre les différents statuts de l’image, entre les différents niveaux de lecture, entre la réalité et le dessin, entre le vivant et la représentation. Tout semble indiquer que le dessin détient un savoir retors, un secret qui ne peut être percé qu’en se confrontant étroitement à l’image, en l’interrogeant, constamment.
 

 
Plus tard, on verra un échange d’une autre nature avec le dessin : comme cela avait été déjà le cas dans le tome 2, Billy Bat se manifeste à Kevin, en incarnation de l’inspiration créatrice, mais plus tyrannique que la simple muse qu’on s’imagine parfois. Car, ici, ces manifestations tiennent du harcèlement et font de la vie de Kevin un enfer – celui-ci en est venu à fuir éperdument son personnage, allant même jusqu’à se réfugier au milieu de nulle part et surtout dans l’oubli de l’alcool. A la fin du volume, la créature et le créateur se font de nouveau face, la chauve-souris en imper apparaissant debout sur une planche encore blanche pour adresser des mots aussi fermes que bienveillants au dessinateur : « Ça s’est passé exactement comme je te l’avais dit, non ? […] Allez, au boulot, maintenant.  » Cette injonction pressante révèle le caractère obsessionnel du dessin, vocation qui n’est plus possible à Kevin de renier, à laquelle il faut au contraire faire face, et qui l’oblige, par nécessité, à coucher sur le papier les visions qu’il reçoit. A cet effet, l’apparition de Billy Bat devant Kevin traduit très exactement l’expression « coucher sur le papier », puisque si la chauve-souris détective se tient debout dans toute sa verticalité, l’ombre projetée de ses ailes déployées s’étend, elle, sur l’horizontalité de la planche – le symbole du mystérieux animal se dessine déjà sur la page, comme une projection des intentions obscures qu’il attache à la création graphique.
 
Cette obsession du dessin comme sacerdoce quasi mystique, qui fait passer Kevin pour une sorte d’oracle, s’oppose à l’obsession désespérée d’Oswald, qui lui n’est pas admis dans le saint des saints, qui n’est pas capable de saisir le sens de l’image, qui est perdu au milieu du monde des signes et du simulacre : on apprendra ainsi qu’il n’est qu’une version parmi d’autres de multiples faux-semblants de lui-même. En cela, il rappelle les robots de Pluto, incarnations de l’artefact, du simulacre et de l’artifice, c’est-à-dire des incarnations du dessin lui-même. Oswald est prédisposé, prédestiné à jouer un rôle dans le petit théâtre de marionnettes de la chauve-souris, mais seulement celui de pantin. Oswald, c’est l’homme égaré dans les abymes de la représentation et de l’illusion, qui ne parvient plus à distinguer le vrai du faux, à comprendre le sens des images, et qui voit sa vie lui échapper – ce n’est plus qu’un personnage de papier privé de libre-arbitre. Kevin se situe à l’opposé de cette hiérarchie : dessinateur, il détient les clés de la représentation et le pouvoir d’agir sur le réel.

L’ambiguïté de la création

Le quatrième tome est tout entier fondé sur la dualité qu’on a exposé auparavant, en particulier en ce qui concerne les deux personnages principaux du récit : Kevin le créateur, et Oswald la créature. Plus qu’une dualité, c’est même un parallélisme antithétique : Oswald croit incarner le vrai Billy Bat alors que Kevin est accusé d’être un imposteur ; Oswald cherche à entrer en communication avec la chauve-souris et Kevin fait tout pour ne plus la voir ni l’entendre ; Oswald a l’ambition mégalomane d’être un héros, comme le martèle plusieurs fois le récit, tandis que Kevin a les plus grandes difficultés à assumer ce rôle ; Oswald, au final, est du côté du mal, même s’il l’ignore, et Kevin sert manifestement les intérêts du bien. Ce parallélisme problématise le rôle de la représentation, qui échappe à tout manichéisme : d’un côté la difficile place du créateur submergé par les visions qu’il a du monde, et de l’autre la créature, ou le lecteur, dans l’inconfortable position de celui qui doit comprendre, juger, interpréter, au risque de se faire manipuler. Le manga se situe dans ce fascinant entredeux où le récit raconte sa création et sa réception, et dans lequel il rappelle toutes les interférences qui séparent ces deux pôles.
 

 
Dans ce même tome, Urasawa creuse aussi la dualité entre les deux entités que forment Billy Bat, le bon et le mauvais, la noire ou la blanche. On a signalé auparavant que Billy Bat conciliait deux figures populaires de la contre-culture américaine : Batman et Mickey Mouse. Ici, les clins d’œil à Mickey, qui restaient jusque-là plutôt implicites, deviennent de plus en plus clairs. Le parc d’attraction « Billyland » offre plus d’une allusion explicite à « Disneyland », avec la présence du château de la Belle au Bois Dormant, en particulier, symbole du lieu et des studios de la firme américaine. De manière plus directe encore, le nouveau personnage de Chuck Culkin, proclamé à tort « père de Billy Bat », représente de manière à peine dissimulée Walt Disney lui-même. Si l’apparence physique va dans ce sens (moustache, gomina), c’est surtout le studio de télévision de l’émission « Billy Bat Hour » qui rappelle le bureau dans lequel Walt Disney se mettait en scène au petit-écran pour lancer ses dessins animés, et où il apparaissait comme la figure-même du conteur d’histoires moralisatrices et paternalistes. Le caractère tout à fait ambigu de la chose consiste au fait que Chuck Culkin n’est pas ce qu’il paraît être et dévoie l’image originelle de Disney : loin d’être le philanthrope que tous admirent, il tire les ficelles d’obscures machinations dont l’une d’elles consiste à vouloir assassiner le président Kennedy et donc réduire à néant sa volonté politique de « débarrasser le pays des ténèbres qui l’assombrissent ». Les apparences sont trompeuses : l’homme qui représente le bien s’avère être un imposteur et, pire encore, un criminel, tandis que Kevin, obligé de se cacher, accusé de meurtre, alcoolique, se bat pour sauver le monde. La noire, la blanche, le bon, le mauvais ne possèdent pas le sens qui leur est attribué traditionnellement ; les pistes se brouillent, les valeurs se renversent, et le faux-semblant fait loi.

Une autre image frappante marque une fois encore l’ambiguïté et le trouble que le récit cherche à semer chez le lecteur. Le personnage en costume de Billy Bat affable, que l’on suit au début du tome 4, semble sympathique, attentionné à l’égard d’un enfant pour lequel il dénoue une situation délicate, et apparaît même en tête de turc de ses employeurs, plutôt cyniques (ce qui ne fait qu’accroitre notre empathie). Quelle surprise lorsqu’on s’aperçoit que sous le masque de Billy Bat se cache en réalité Lee Harvey Oswald, futur assassin présumé de JFK ! Plus qu’une figuration dichotomique entre le bien et le mal, la bande dessinée privilégie un système de représentation  fondé sur la poupée gigogne, incarné ici par Oswald dans le costume de Billy Bat, à travers laquelle on s’aperçoit que le bien dissimule toujours le mal et où le mal abrite une part de bien. Le rôle qu’on devait attribuer à l’un s’avère s’épanouir à l’exact opposé, comme si la moralité ne reposait pas sur une simple alternative manichéenne, mais sur la remise en question, sur le déchirement des apparences et le dépouillement de la réalité. Cette ambivalence de l’image, on la retrouve parfaitement formulée sous la plume de Pacôme Thiellement, au détour de son essai sur la série Lost, lorsqu’il évoque les images d’Epinal : « Lorsque nous commençons à analyser une image qui nous est chère, nous commençons à réveiller la fée et l’ange que le dragon et la vieille sorcière ont autrefois été. La prison dont ils souffraient, au sein de notre propre conscience, avait transformé nos adjuvants en opposants »[1]. Se confronter à l’image, c’est s’exposer à ce renversement, à cette révélation, de telle façon qu’elle contient toujours en elle une Initiation.
 
Cette vision rappelle la manière dont se matérialise Billy Bat sur la planche de Kevin à la fin du tome 4 : il existe là aussi une dichotomie entre sa silhouette, cintrée dans un imperméable, et son ombre projetée sur la page, dessinant ses ailes déployées. Urasawa montre bien ici que l’apparence de Billy Bat cache quelque chose, qu’il dissimule des ailes sous sa veste, et que seul le dessin est capable de les dévoiler (la page blanche se fait le support de cette ombre projetée, comme elle est support du dessin). Les ailes déployées, la vérité de l’animal dans tout son épanouissement, son archétype symbolique, rappellent une réplique de Billy le détective au tout début de la série, à chaque fois qu’on lui suggère de se servir de ses ailes : « On ne se connaît pas encore assez pour s’envoyer en l’air », jouant sur l’ambiguïté des termes liées au vol – la phrase pourrait se traduire par la « connaissance », certes, mais celle du dessin, le rapport étroit avec lui, la capacité de maîtrise et de déchiffrement de la représentation, qui semble être la seule clé pour distinguer le vrai du faux, pour « s’élever » par-delà les apparences trompeuses. « On ne se connaît pas encore assez pour s’envoyer en l’air » : on n’est pas aller suffisamment loin au-delà des apparences, au-delà du vernis de la réalité, pour pouvoir accéder à un niveau de réalité supérieur, au dénuement de la vérité… Ainsi, la grande ambition narrative du manga consiste à utiliser le dessin et la représentation pour faire tomber les masques, et de cette façon retourner les valeurs du réel pour instaurer un climat constant de suspicion et de paranoïa à l’égard des faux-semblants.
 
La cohérence des références et des interférences entre réalité et fiction, entre le réel et la représentation qui en est donnée, est poussée à un tel point qu’elle confine d’ailleurs au vertige. Un dernier détail pour illustrer cela : Kevin dessine les événements occultes qui se déroulent dans les coulisses de l’histoire, dictés par la chauve-souris omnipotente, et représente en particulier l’endoctrinement que subit Oswald (ou pour être plus précis les multiples versions de lui-même). La transfiguration animalière du comics de Kevin le conduit à crypter la réalité et représente Lee Harvey Oswald sous la forme d’un lapin. Or, on sait aussi désormais qu’Oswald est un pantin entre les mains de Chuck Culkin, l’alter-ego de Walt Disney. Se souvient-on alors que la première création de Disney, son premier essai sur la route du succès avant le coup de génie « Mickey Mouse », s’appelait précisément « Oswald, le Lapin Chanceux » ? Ce rapprochement par la figure du lapin ne fait qu’accentuer la manipulation dont fait l’objet Oswald, comparé qu’il est à une pure création de Disney/Culkin…
 
Ainsi, il se cache toujours quelque chose derrière le voile des apparences.

Ombre et lumière

De la même manière qu’il ne faut pas se fier aux ombres que projette le monde, l’acte de représentation consiste alors en quelque sorte à trahir la réalité (l’ambiguïté des deux portraits-robots du tome 2, qui ne dénoncent pas le même coupable, va dans ce sens). Dans Billy Bat, l’image qui est donnée de la réalité s’incarne toujours dans la fausseté la plus sournoise : il est probable que Kevin ne soit pas l’assassin de son ami japonais, de même que la prostituée n’est pas la dévoyée qu’on pourrait croire, et ce jusqu’aux multiples faux-coupables et faux-ennemis (les soviétiques, les japonais, les américains, les afro-américains, les adversaires du ninja…) – ce qui rappelle d’ailleurs la mise en abyme introductive du récit, au volume 1, dans laquelle le détective Billy Bat était aux prises avec plusieurs faux-semblants insolubles dans la veine des plus hermétiques enquêtes de Dashiell Hammett. Dans le tome 4, le motif du faux-semblant est exposé clairement par Kevin, qui parle des multiples versions de Lee Harvey Oswald comme des « leurres ». D’ailleurs, l’ambivalence du faux-semblant, son caractère trompeur et trouble, apparaît bien dans l’image qu’en donne Kevin : il ne parvient pas à saisir le personnage d’Oswald, le lapin reste à l’état d’ébauche sur les planches, comme brouillé dans la logique de la représentation.

Représenter le mal, en saisir la nature-même, s’en faire une image précise, identifier le coupable, définir l’essence de la part obscure de l’Homme : tels sont les enjeux de l’œuvre d’Urasawa de manière générale (de Monster jusqu’à Pluto, dans lequel l’humanité des robots allait de pair avec des pulsions réprimées) et celles des personnages de Billy Bat en particulier. Et saisir le mal, c’est en cerner les contours, c’est en délimiter les contrastes par le noir et blanc, c’est utiliser le dessin pour le confondre, pour le révéler à la lumière de la représentation. Et c’est là que le manga offre toute sa dimension politique, puisqu’il ne s’agit pas seulement de représenter la réalité, mais d’interagir avec elle. Le mangaka du tome 2, mais aussi Bill Bat lui-même à la fin du tome 4, affirment que le dessin a la capacité d’empêcher les catastrophes de se réaliser : les représenter, c’est les désamorcer, un peu comme dans le principe de la catharsis, qui vise à purger les passions de l’homme par leur représentation. Toutes les déclinaisons autour du noir et du blanc, toutes les occurrences de la mise en abyme du geste créateur, tout le jeu sur les apparences de la réalité et l’ambivalence des images servent en somme à porter un discours réflexif qui consiste à défendre le dessin comme moyen d’agir sur le réel. Le dessin ne vise donc pas tant à incarner un moment du faux qu’à le confondre. L’expressionisme du noir et blanc à son origine contribue à établir un système de représentation qui consiste à démêler l’écheveau des ténèbres pour mettre à jour l’essence de notre réalité et le repentir de nos faiblesses.

Au début du quatrième volume, un enfant veut montrer le « vrai » visage de Billy Bat à Lee Harvey Oswald, et sitôt l’esquisse tracée de manière rudimentaire sur le sol que l’esprit du personnage se manifeste à l’anti-héros, et s’adresse à lui en termes aussi familiers qu’énigmatiques. On le voit bien à travers cet épisode : le dessin permet autant d’évoquer que d’invoquer, il en appelle à l’esprit-même de ce qu’il donne à voir, et son pouvoir dépasse la représentation du réel pour accéder à une réalité transcendantale. Il en va de même pour le récit dans sa globalité. Naoki Urasawa signe là encore un manga magnifique et profondément engagé dans les fondements de son art : la quête identitaire de ses héros devient plus que jamais intemporelle et universelle, se doublant d’une volonté de cerner le mal en soi, le mal du monde, et les beautés de l’humanité – en noir et blanc, les couleurs de l’âme.



[1] Pacôme Thiellement, Les Mêmes Yeux que Lost, page 45 (Editions Léo Scheer, Variations XII).