vendredi 28 septembre 2012

À la loupe : Gil Jourdan - Le Chinois à deux roues de Maurice Tillieux

À la loupe :

Gil Jourdan - LE CHINOIS À DEUX ROUES

de Maurice TILLIEUX

Avertissement : Ce texte est la version intégrale d'un commentaire de planche paru dans la revue  en ligne Neuvième Art 2.0 : http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article460


 


Le rythme en bande dessinée intervient différemment que dans les autres arts de la narration, parce que son rapport au temps est plus ambivalent. Au cinéma par exemple, les images d’une séquence (la scène) se succèdent dans la durée, et il est ainsi aisé de leur imprimer des variations de rythme (accélération ou ralentissement), que ce soit à travers le montage ou même dans l’intervention directe sur la vitesse de projection de l’image. La bande dessinée présente au contraire une séquence (la planche) dans une certaine simultanéité figée : c’est ce qu’on appelle la tabularité, cet espace de la page dans lequel l’œil perçoit collectivement les cases qui s’y succèdent et qui présentent un récit dans la durée, certes, mais seulement la durée de notre lecture. Ce n’est dès lors plus le temps du récit qui défile comme dans un film, mais les espaces du récit (les cases) qui s’y succèdent.  On comprendra, dès lors, que le rythme en bande dessinée est plutôt une affaire d’espace que de temps.

C’est ce que démontre de manière exemplaire cette planche extraite du Chinois à deux roues, une aventure de Gil Jourdan. Dans cette page, on est arrivé au terme d’une course poursuite, et ce topos du récit policier est l’occasion rêvée pour Tillieux de se mesurer à la question du rythme. La planche se divise en deux parties : d’abord quatre cases qui occupent la première moitié de la page, et puis une très grande case à laquelle est consacrée toute la deuxième moitié. La première bande se focalise sur le véhicule des poursuivants, la deuxième sur la camionnette du poursuivi (Jourdan), et la grande case enfin sur leur rencontre brutale.

Si l’on compare ces deux parties et ce qui s’y passe, on comprend vite que l’intention du dessinateur est de donner l’impression d’une précipitation du récit, une montée en intensité qui trouve son paroxysme à la dernière case. Les quatre premières offrent ainsi des instantanés de l’action très « serrés », très proches les uns des autres, comme le montre leur articulation. En effet, le bandit n’a pas le temps de finir sa phrase dans la première vignette, ni même le verbe qu’il a pourtant commencé à prononcer, et qui débute par un « f » – à la case suivante, il hurle avec désespoir au conducteur « frEINE !! FREINE !! », injonction qui reprend donc la première lettre du verbe avorté de sa précédente réplique : la parole est alors saisie dans une continuité fluide, en un seul et même élan glissant d’une case à l’autre.  La vitesse est suggérée de manière plus visuelle dans la deuxième bande où l’on voit d’abord Jourdan sauter par la portière de la camionnette en marche, et puis celle-ci poursuivre sa course en s’éloignant alors que le héros n’est plus qu’à peine visible au bord de la case : Tillieux donne ainsi l’impression d’avoir conservé approximativement le même cadrage d’une vignette à l’autre, la dérive des deux objets (le véhicule vers le point de fuite, Gil Jourdan vers le hors-champ) s’expliquant par la rapidité et la brutalité de l’enchaînement. La dernière case représente alors les deux véhicules qui se rentrent l’un dans l’autre, de manière doublement spectaculaire : d’abord en raison du choc qui a lieu, et puis par rapport à la place qui lui est accordée sur la planche, aux dimensions disproportionnées.

A travers la gestion de l’espace, on obtient donc deux rythmes différents : d’abord un précipité de l’action grâce un enchaînement de cases de taille standard, qui figure l’accélération, et puis une suspension, un peu comme un ralenti, avec cette case démesurée qui semble freiner le temps de la lecture, obligeant le lecteur à s’y arrêter plus longuement pour en considérer toute l’importance. Le récit n’est que la pure allégorie de ce travail sur le rythme, avec ses voitures qui roulent à tombeau ouvert dans la première partie, et qui se voient violemment immobilisés dans la deuxième.

Entre vitesse et arrêt, précipitation et suspension, l’espace apparaît alors certes comme vecteur du rythme en bande dessinée, mais aussi en instrument de la dislocation : dislocation temporelle évidemment, puisque chaque case est un instant différent, mais aussi dislocation physique, les espaces se télescopant sur la page. Il n’y a qu’à observer ici la désorientation que traduisent les personnages et qui brouille la hiérarchie du sens de lecture. En effet, dans l’espace diégétique, les bandits sont en bas et Gil Jourdan en haut ; sur la planche, c’est le contraire. De plus, dans la première bande, les bandits regardent vers le haut, tandis qu’à la deuxième bande le détective a les yeux baissés vers le bas et que la camionnette est précipitée dans le vide. Ainsi, les valeurs sont renversées, le haut en bas et le bas en haut, les regards bifurquant dans chaque sens alors qu’ils devraient se croiser… La précipitation du rythme a donc pour corolaire la désarticulation des espaces physiques, mis sens dessus dessous.

A cela s’ajoute la pratique du surcadrage, les vitres et les portières de chaque véhicule renvoyant en abyme aux cadres des cases elles-mêmes, véhicules du récit : à la fin, ces cadrages intérieurs à l’image se percutent et se télescopent au sein d’une seule case dans laquelle s’incarne le chaos : tôle froissée, portières éjectées, glaces brisées, pneus écrasés, personnage entre l’intérieur et l’extérieur, à deux doigts d’être broyé – un coup de feu part même tout seul. Là, la dislocation ne se réalise pas d’une case à l’autre, mais se poursuit à l’intérieur-même de cette dernière case, jonction de toutes les forces contraires, collision destructrice d’espaces autonomes. 
 
Les aventures de Gil Jourdan sont disponibles dans une somptueuse intégrale aux éditions Dupuis. Pour plus de renseignements, rendez-vous sur le site de l'éditeur :
http://www.dupuis.com/catalogue/FR/s/2643/gil_jourdan_-_l_integrale.html

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