dimanche 2 septembre 2012

À la loupe : Gaston Lagaffe, gag 548, d'André Franquin

À la loupe :
Gaston Lagaffe, gag 548
André Franquin
 
 
Avertissement : Ce texte est la version intégrale d'un commentaire de planche paru dans la revue Neuvième Art 2.0 : http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article427



 
 
Tout le petit théâtre de Lagaffe à l’ère Prunelle semble être là : un objet à protéger (le vase de Monsieur Dupuis, alternatives aux contrats de Demesmaeker), de petits gadgets ravageurs (le tank miniature, « la plus petite fusée du monde ») et parasites (Lebrac écrase la fusée comme s’il s’agissait d’un insecte dangereux), un Gaston inconscient et nonchalant, un Lebrac en panique, et un Prunelle dont les nerfs lâchent…
L’utilisation des onomatopées est elle aussi caractéristique de cette petite musique : passée l’exposition, Prunelle et surtout Lebrac n’auront plus recours au langage articulé, laissant la place aux interventions incongrues de Gaston et surtout au bruit et à la fureur de ses gaffes. Car les deux hommes semblent assaillis autant par les redoutables bricolages de Gaston que par leur vacarme de plus en plus envahissant : dans les 3ème et 4ème cases, les signes sonores  sont encore confinés dans l’angle inférieur droit, alors qu’à la 7ème ils occupent de long en large le champ de l’image. On peut alors observer que le son entretient un rapport étroit avec la spatialité de la case, car c’est à travers celle-ci que Franquin parvient à en figurer l’intensité. L’auteur rappelle ainsi magistralement que le son en bande dessinée se doit d’être visible, et sa manifestation, graphique. C’est particulièrement évident dans l’avant dernière case, où les onomatopées et autres signes phonétiques honteux encombrent la moitié de l’espace, représentant doublement la cacophonie : d’abord parce que Lebrac se bouche les oreilles, mais aussi parce qu’il se courbe et se tord, comme pour laisser plus de place à la farandole des caractères qui se bousculent au-dessus de lui. Tout au long de la planche, Lebrac en particulier incarne alors la victime par excellence de la fatalité des bévues de Gaston : effaré et muet, il montre la vanité de vouloir combattre le chaos sonore orchestré par Gaston (la bouche souvent grande ouverte, prêt à crier, contraste avec l’absence de son qui en sort).
Et c’est bien une fatalité qui est révélée dans cette planche, démontrant que le destin du gag repose sur la chute à laquelle les personnages s’exposent dès le début : Prunelle, nouvel oracle d’une tragédie burlesque, pressent le malheur à partir de la deuxième case, à la suite de Lebrac qui le lui avait suggéré : « Mais ! C’est vrai, ça !! Et Lagaffe qui est à côté !! AÏEAÏEAÏE ! ». Le rythme ternaire de l’interjection alors prononcée, tel trois coups brefs frappés à la porte du malheur, décline ainsi par anticipation les trois étapes du gag (le vase est menacé par trois fois, la dernière étant la bonne) et sera complété de deux autres occurrences situées dans la planche sur une même ligne verticale (d’abord à la 5ème case, et puis à la 10ème) sur laquelle on observe d’ailleurs une gradation au niveau de la taille des caractères, figurant la marche inéluctable du destin de la gaffe, dont il est impossible de dévier.
La page offre ainsi toute l’étendue de la mécanique bien réglée du dérèglement, machine infernale dont Gaston est l’instrument, et qui plonge invariablement la rédaction de Spirou dans le chaos. Cependant, ce schéma scrupuleusement respecté possède ici sa singularité : Gaston n’est qu’indirectement responsable du gag, et surtout il en est quasiment absent, n’apparaissant que relativement tard, et presque toujours à la lisière de l’image, entre deux portes, mis à l’écart et même relégué au hors-champ dans la deuxième moitié de la planche. Mais comme Œdipe, c’est en fuyant son destin qu’on le précipite : et c’est ce qu’apprend Prunelle à ses dépens, puisqu’à force de vouloir protéger le vase des dérapages de Gaston il s’en fera lui-même le destructeur. Le gag se fait alors plus retors que le stéréotype de la chute ne le laissait présager : c’en est le renversement, l’arrosé arroseur, la victime qui se fait à son tour bourreau, son propre bourreau.
Plus retors, le gag n’en est aussi que plus beau, si l’on considère l’objet qui est en est au centre : le vase peint, forme vide, forme creuse, objet conventionnel qui contraste avec la panoplie anarchique de Gaston. Le vase symbolise par sa béance intérieure la vanité des protocoles et  des conventions, associé surtout qu’il est à Monsieur Dupuis. Prunelle en a la charge, de la même manière qu’il a des responsabilités au sein de la rédaction, lesquelles sont imprécises, vagues, aussi creuses que peut l’être le vase. Le personnage incarne ici la bureaucratie, le conformisme – et ce n’est pas pour rien qu’il évoque sa « carrière » dans la dernière case. Héros du désordre antisocial, Gaston menace constamment de briser le vase comme les nerfs de cadre fragile de Prunelle (Franquin dira à son propos qu’il « finira par faire une dépression nerveuse tellement il prend au sérieux des conneries »), et c’est ce qui se réalise dans la chute : à son tour, Prunelle s’est laissé aller au plaisir cathartique de la destruction, mais pour cela s’inflige un hyperbolique et désopilant exil dans un no man’s land nocturne, allégorie du désespoir. « J’ai brisé ma carrière », se lamente-t-il : outre le jeu de mots rappelant le vase, on voit ici que la destruction des bienséances s’oppose aux ambitions sociales, et conduit ceux qui n’y sont pas préparés à la solitude et au malheur. Mais n’est-il pas aussi question de bande dessinée, ici ? Le vase est brisé, l’image dont il était recouvert devient morcelée, et l’objet est alors privé du vide qu’il contenait – sans doute trouve-t-il dans l’implosion sa seule vocation. Une planche de bande dessinée n’est pas autre chose : images fragmentaires, déconstruites par la cassure de l’ellipse, mais pleines de sens…
A travers les motifs du chaos, du fracas et de la destruction, la bande dessinée se définit comme rupture avec le quotidien. Pour le bonheur du lecteur, mais aussi pour le malheur de Prunelle, le bureaucrate. Franquin se place ainsi dans le sillage mallarméen du vieux « le Chinois au cœur limpide et fin / De qui l'extase pure est de peindre la fin / Sur ses tasses de neige à la lune ravie / D'une bizarre fleur qui parfume sa vie / Transparente, la fleur qu'il a sentie, enfant, / Au filigrane bleu de l'âme se greffant ». Sauf qu’il ne se contente pas de caresser sur le vernis des apparences de la porcelaine pour accéder au secret de son art : il va jusqu’à la mettre en morceau.
 
 


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