lundi 4 mars 2013

Les Aventures de Blake et Mortimer Orphelins - 6 - Eloge de Ted Benoit / L'Affaire Francis Blake (e)

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Les Aventures de Blake et Mortimer

Orphelins

- 6 -

Eloge de Ted Benoit

L'Affaire Francis Blake (e)

 
 
 
L’image fantôme
Dans le livre de Jean-Luc Cambier et Eric Verhoest, qui peut décidément se lire comme le mode d’emploi inverti du dessinateur, on trouve d’ailleurs une belle référence indirecte à cet univers spectral dont l’album se fait le chantre. « On le voit, écrivent-ils, Jacobs ne quitte plus l’esprit de Ted Benoit comme il ne s’est jamais éloigné du cœur de Jean Van Hamme. Pour un peu, on pourrait imaginer qu’un fantôme, au nœud papillon anglais, hante Port-Mort [lieu de résidence du dessinateur – ndr], commune au nom prédestiné. Pour corser l’affaire, Ted Benoit a donné à un phénomène souvent inconscient une appellation lourde de sens. Il nomme ‘‘séquence fantôme’’ les dessins qui citent ou rappellent accidentellement une scène dessinée par Jacobs »[1]. On se doute bien que les termes « inconscient » et « accidentellement » font partie de l’éventail des masques de l’auteur. En lui donnant même un nom, Ted Benoit montre au contraire qu’il est bien conscient du processus qu’il a décrit plus tôt, qu’il est capable de l’analyser, et donc qu’il ne se fait pas malgré lui. Dans ces lignes un glissement s’opère de l’inconscient humain[2] vers celui du dessin – or le dessin chez Benoit est tout sauf automatique, il est plutôt maîtrisé et réfléchi avec un soin extrême[3]. Alors, il n’est pas tant victime de son inconscient qu’il l’utilise, en réalité. Pour mieux dire, tout le jeu du dessinateur est de manipuler les correspondances et d’exploiter les images de l’inconscient – pas vraiment le sien, qui n’apparaît que comme une étape transitoire, mais celui du lecteur, comme on l’a vu précédemment (à travers « les aventures de Blake et Mortimer » par Jacobs, bien sûr, mais aussi Les 39 Marches, Tintin en Amérique et L’Île Noire).
En effet, avec la rencontre du faux Blake, Ted Benoit voulait tromper le lecteur, lui donner l’illusion d’une rencontre qui n’a pas lieu. Il prêtait un réflexe inconscient à Mortimer (« n’est-ce pas Blake ? ») pour finalement le faire ressentir au lecteur. Van Hamme se moque un peu de la chose en disant « on a déjà vu Blake déguisé dans La Grande Pyramide. Le lecteur peut se dire : ‘‘Eh, eh, je l’ai reconnu’’. L’ennui, c’est qu’il sera platement déçu parce que le personnage disparaît et qu’il ne se passe rien »[4]. Mais ce n’est justement pas un ennui – au contraire, c’est le but recherché, puisqu’en réveillant le réflexe inconscient du lecteur de « Blake et Mortimer », en lui rappelant le souvenir de La Grande Pyramide, tout l’enjeu est de faire éprouver cette déception, et donc de le confronter au final à ses propres limites.
Au cours de l’élaboration du projet, les deux auteurs ont sans cesse buté sur cette question insoluble : comment ne pas décevoir le lecteur, comment ne pas trahir l’auteur disparu ? – question insoluble parce que réponse évidente : impossible. Ted Benoit ne se contente donc pas de mettre en scène sa propre frustration et surtout celle du lecteur, il la lui tend comme un miroir, et ce faisant il le renvoie à sa propre contradiction : à quoi cela sert-il d’attendre une nouvelle incarnation de « Blake et Mortimer » si inévitablement elle conduira à la déception, quoi qu’on fasse ? En réveillant ainsi les réflexes inconscients de la lecture jacobsienne, Benoit fait se confronter le lecteur avec ses préjugés refoulés, incapable de ressentir autre chose que de l’insatisfaction même face à la résurrection de ses chers fantômes. L’Histoire d’un retour, c’est donc en réalité l’histoire d’un spectre, d’un inconscient qui ne peut s’exprimer qu’à travers les actes manqués : celui de l’auteur soi-disant hanté d’images fantômes et celui du lecteur dont le désir est de revivre l’expérience de la lecture jacobsienne tout en la sachant perdue.
L’épisode du vagabond se clôt de manière tout à fait exemplaire sur une véritable « séquence fantôme » qui illustre définitivement toute la démarche retorse de Ted Benoit. Avant de se quitter, Mortimer et le clochard se serrent la main. La case est mise en valeur par sa taille et par sa place dans la bande au centre de la planche. L’œil est inévitablement attiré vers elle en même temps qu’elle s’impose avec puissance et étrangeté à la mémoire collective des lecteurs de « Blake et Mortimer ». Car ce que le lecteur a sous les yeux, c’est la « séquence fantôme » d’une image d’Epinal bien connue des fans de la série : une esquisse dans laquelle on voit les deux héros s’accoler et se serrer cordialement la main. Il n’est dès lors plus possible de penser à un simple accident inconscient, ni même d’envisager le faux Blake sous l’angle de l’anecdote. Ici, le mythe « Blake et Mortimer » est volontairement écarté de son piédestal, de la même façon que l’image était ternie lors de la révélation de la traîtrise de Blake. Au lieu de l’amitié basée sur la noblesse, l’estime réciproque, l’expérience vécue l’un aux côtés de l’autre, au lieu de cet idéal de virilité aventureuse qui en a fait rêver tant, on se trouve ici face à un Mortimer infidèle, qui accorde les mêmes faveurs à un vulgaire vagabond (rencontré seulement quelques heures plus tôt, en plus), sous prétexte qu’il offre en apparence les mêmes valeurs ! Mais, on n’a cessé de le rappeler, tout n’est justement qu’apparence : le clochard a l’air de Blake mais ne l’est pas, tout comme L’Affaire Francis Blake ressemble à une « aventure de Blake et Mortimer » tout en en étant pas une. L’idée de la déchéance est très forte ici, tant le statut social du clochard contamine l’image des héros de la série. Benoit impose ici un traitement au mythe qui le réduit effectivement à un fantôme, un paria, un clandestin[5] dans le récit qu’il anime. Comme le vagabond, Mortimer n’a plus sa place dans la société, et du même coup, métaphoriquement, le mythe de la série de Jacobs n’entre plus lui-même qu’à la dérobée dans L’Affaire Francis Blake. Le lecteur s’attendait à voir se réunir ses deux héros préférés, il n’en voit au contraire que l’ombre, une rencontre impossible, un travestissement dérisoire. Et il ne s’agit pas seulement d’une image d’Epinal pastichée dans laquelle un vagabond s’est substitué à Blake : il n’y a plus accolade, les deux personnages se sont éloignés l’un de l’autre, comme si une translation s’était effectuée dans le dessin. On retrouve en effet strictement la même posture dans les deux images, mais un vide sépare désormais les deux hommes.  C’est le fossé entre le phantasme et la réalité. C’est l’éloignement du mythe. En imposant la comparaison, Ted Benoit montre avec ironie et mélancolie ce qu’il reste de Blake et Mortimer, et le lecteur est mis face à l’incohérence de ses exigences : vouloir renouer avec l’alchimie d’un autre temps, c’est ne plus la trouver à sa place, c’est la transformer, c’est risquer de la déposséder d’elle-même.
Cet écart entre Mortimer et le faux Blake, c’est donc un trou entre l’imaginaire de Jacobs et celui que cherche à imposer la reprise, c’est une béance qui renvoie à son impossibilité, c’est une fracture dans la continuité de la série, parfaitement représentée ici. En figurant métaphoriquement ce décalage, Ted Benoit rend transparent le paradoxe de la reprise, comme si « à défaut de pouvoir jamais dire la vérité du mythe ‘‘Blake et Mortimer’’, on dira jusqu’au bout ce qui empêche de la dire »[6].
à suivre...
 


[1] Op. cit. page 9.
[2] Celui-ci est malgré tout bien présent, car les deux auteurs de L’Histoire d’un Retour écrivent aussi plus tard : « Ce qui touche le plus [Ted Benoit], c’est d’avoir régulièrement buté sur des points communs, parfois d’ordre quasi psychanalytique, qui le lient contre toute attente à Jacobs ». Op. cit. page 16
[3] On sait que Ted Benoit ne se contente pas de faire un dessin rentrant dans le champ de la case, mais que souvent il dessine aussi le hors-champ pour que « l’image se tienne ».
[4] Op. cit. page 87.
[5] Le motif de la clandestinité apparaît ici à travers le voyage en train dans un wagon de marchandises, mais rappelle aussi par ailleurs les références à Tintin en Amérique et L’Île Noire.
[6] On se plaît ici à détourner la dernière phrase de la « Lecture d’un aveu de Rousseau » écrite par Philippe Lejeune à propos de l’auteur des Confessions. Il n’y évidemment pas grand rapport entre le philosophe des Lumières et Blake et Mortimer, si ce n’est la volonté de délivrer un message de désillusion sans l’énoncer autrement que sous le couvert de l’énigme. La phrase originale est : « à défaut de pouvoir jamais dire la vérité du désir, on dira jusqu’au bout ce qui empêche de la dire ». (page 85, in Le Pacte Autobiographique – éditions du Seuil, 1975) 
 
 
 


Pour plus d'informations sur L'Affaire Francis Blake :



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