lundi 11 février 2013

Les Aventures de Blake et Mortimer Orphelins - 3 - Eloge de Ted Benoit / L'Affaire Francis Blake (b)

Les Aventures de Blake et Mortimer

Orphelins

- 3 -

Eloge de Ted Benoit

L'Affaire Francis Blake (b)

 
 
 


Prohibition et faux-monnayeurs

Les deux auteurs ne se contentent pas de marquer cette volonté à travers la référence déviante à La Marque Jaune et aux 39 Marches, ils convoquent aussi pour cela un renvoi implicite à Tintin. Il faut d’abord signaler que les récits de Tintin représentent une sorte de retour aux origines pour la série « Blake et Mortimer » : d’une part parce qu’Hergé a été en quelques sortes le mentor de Jacobs pour son entrée dans le monde de la bande dessinée, et d’autre part parce que Jacobs a travaillé sur quelques aventures du héros reporter avant de commencer sa propre série. Qui plus est, la référence à Tintin se fait à travers un lieu que la psychanalyse a révélé comme étant celui des origines et de la régression : le souterrain. Ce détour par la psychanalyse n’est pas gratuit, puisque Jacobs lui-même usait de cette matière en rappelant à plusieurs reprises qu’il avait été victime d’un traumatisme dans l’enfance à la suite d’un accident au cours duquel il s’était retrouvé coincé au fond d’un puits – choc qu’il ne cessera d’exorciser à travers ses bandes dessinées littéralement hantées par les cavités souterraines. Le souterrain appartient donc aux lieux communs de l’imaginaire jacobsien, un de ses topoï les plus représentatifs. Dès lors, n’est-il pas encore une fois particulièrement ironique de faire référence à Tintin par le biais de ce stéréotype indubitablement jacobsien ? Alors qu’il s’agit là d’un des motifs les plus intimes au créateur de Blake et Mortimer, il est en effet particulièrement "vicieux" de la part de Benoit et Van Hamme de le déposséder au profit de son éternel rival et néanmoins ami, Hergé. Encore une fois, on peut observer là un de ces retournements, une de ces déviations qui font de L’Affaire Francis Blake une mascarade mais aussi un jeu de piste, un rébus, une énigme. 
 


Il faut surtout s’interroger sur la fonction de ces références. Remettons tout cela dans son contexte : Mortimer, acculé par ses poursuivants au bord d’une falaise, est sommé de se rendre. Pour toute réponse, il se jette dans le vide. Tout le monde croit qu’il s’est abîmé dans la mer. En réalité, on le sera un peu plus tard, notre héros a trouvé refuge sur une plate-forme dans la falaise. « L’ennui, c’est qu’à présent, [il] se retrouve coincé. Escalader ce surplomb sans équipement [lui] paraît impossible… Quant à descendre, n’en parlons pas ! » L’épisode rappelle une péripétie presqu’en tous points semblable de Tintin en Amérique. Comme Tintin poursuivi par les gangsters et les peaux-rouges, Mortimer va trouver sur sa plate-forme une issue par une anfractuosité dans la roche, le conduisant à une grotte. Et il ne s’agit pas d’une coïncidence, car Mortimer, en explorant la caverne, va découvrir des « signes », des « symboles » sur les parois, tout comme Tintin trouvait de son côté des dessins indiens.


 
Dans un texte sur les souterrains écrit pour Neuvième Art 2.0[1], j’analyse ce passage de Tintin en Amérique et je conclus que « l’ombre de Tintin dans la grotte lui rappelle qu’elle est à la fois la projection de sa propre image, mais aussi celle de quelque chose d’autre, de plus primitif mais qui fait partie de lui-même : le dessin de ses origines ». De son côté, c’est encore plus vrai pour Mortimer, puisque l’Ecossais[2] se trouve face à des vestiges « pictes, cette mystérieuse peuplade qui précéda les Scots et les Gaëls dans le Nord de L’Ecosse ». Si la filiation de Mortimer avec ces dessins se base sur la tortueuse généalogie de l’Histoire, elle est soulignée aussi par un jeu de mot que le hasard est assez généreux de nous offrir : « picte » évoque aussi pour nous le latin « pictum » (peint) ou pictura (peinture) et l’anglais « picture » (image). Exactement comme Tintin, en pleine phase régressive, Mortimer est ici confronté à sa vraie nature : le dessin.


Toujours influencé par la délicieuse ironie des auteurs, le héros ajoute en sortant de la grotte qu’ « il faudra absolument qu [’il] revienne ici quand cette aventure sera terminée. Il y aura sûrement des découvertes à faire ». Fabuleuse lucidité du héros de fiction, qui présage déjà son retour au rang de simple signe, au vulgaire dessin inanimé, au seul signifiant isolé une fois que le récit se sera clôt, dès que la chaîne des signifiés butera sur le mot « fin ». Dans ce lieu des origines, il décèle son rôle de pantin articulé par la plume du dessinateur, et il prend conscience que c’est à cet état de créature unidimensionnelle qu’il retournera une fois qu’il aura joué son rôle. Alors, l’artificialité du dessin se fait jour : il n’est pas tant Mortimer qu’une représentation, un artefact, une ombre, un fantôme. Il faut se souvenir d’une case de la planche précédente, dans laquelle la main du personnage « rencontre le vide » : magnifique image pour rendre compte du vide existentiel que trouve le héros en pénétrant le lieu interdit des origines. La scène est clé : tout se déroule comme si Mortimer intimait au lecteur le conseil de revenir sur ce passage, lui promettant « des découvertes à faire »… Elle renvoie ainsi à l’impossible recréation du mythe Blake et Mortimer, condamné à n’être qu’un vestige, vers lequel on ne fait que revenir.
 


Qui plus est, la référence à Tintin en Amérique rappelle que cet album a pour sujet la prohibition. Sans doute est-ce encore une manière de revenir aux origines, mais cette fois-ci celles du projet de reprise, frappé d’une forme de prohibition morale[3] : devant l’inacceptabilité inhérente à une reprise honnête de l’œuvre de Jacobs, sa réalisation apparaît comme la transgression d’un interdit fondamental. En rappelant indirectement le sujet au centre de Tintin en Amérique, l’épisode renvoie ainsi à une sorte de péché originel, et explique la clandestinité du discours (en parallèle à la production clandestine d’alcool chez Tintin), en même temps que sa versatilité. Ce discours d’inversion, de détournement et de retournement repose en effet sur une sorte de prétérition montrant conjointement la règle à respecter (la reprise prohibée) en même temps que sa violation (la reprise réalisée).
 


 
 
C’est là que la deuxième référence à Tintin prend le relais. Mortimer se croit alors prisonnier d’un cul-de-sac, mais découvre in extremis « une étroite fissure dans la paroi de la galerie » qui ouvre une vue sur le repaire des espions. Cette conclusion entretient une intéressante correspondance avec une scène semblable dans L’Île Noire : comme Tintin, Mortimer parvient à trouver cette issue après une assez longue exploration, et comme Tintin, il est guidé vers elle par la lumière. La référence s’explique une nouvelle fois grâce au contexte du récit d’Hergé. De manière globale, comme L’Affaire Francis Blake, L’Île Noire est elle-même inspirée par Les 39 Marches, de par son décor (l’Ecosse) et son intrigue (Tintin y endosse le rôle du faux coupable). Alors, la référence apparaît une nouvelle fois comme un retour aux origines, celles des influences qui président à la construction de L’Affaire Francis Blake. Et puis surtout, à la différence de Mortimer, ce que découvre le reporter par la fissure ne s’avère pas être un nid d’espions, mais un repaire de faux-monnayeurs. Comme dans le contexte de la prohibition précédemment, il s’agit bien de production clandestine, mais encore et surtout de production contrefaite. Le clin d’œil à L’Île Noire, qui s’étend donc bien au-delà de ce seul épisode, permet aux auteurs d’avouer symboliquement leur propre entreprise de faussaires, qui consiste à imiter Jacobs pour livrer un nouvel épisode de « Blake et Mortimer » : et ce sera inévitablement un faux.  On ne peut qu’être fasciné par le détournement constant des références qui apportent en retour un discours autocritique sur l’œuvre, à l’image d’un miroir révélateur. Le récit se dédouble constamment pour exposer sa propre duplicité falsificatrice.
 



à suivre
Pour plus d'informations sur L'Affaire Francis Blake :
http://www.blakeetmortimer.com/spip.php?article31


Pour les cases extraites des albums Tintin en Amérique et L'Île Noire Copyright © Hergé / Moulinsart 2013
 

[2] Plus tôt, on a demandé au professeur s’il était écossais, et lorsqu’il répond qu’il ne l’est qu’à moitié de par sa mère, on lui rétorque que c’est d’elle dont il tire sa « meilleure moitié » : l’origine nationale a donc son importance, ici.
[3] Dans son livre Edgar P. Jacobs – Témoignages inédits (Mosquito, 2009), Viviane Quittelier, petite-fille par alliance du dessinateur, dénonce explicitement la chose : « Des nouvelles aventures de Blake et Mortimer non conçues par Edgar voient le jour. La presse annonce que, contrairement à Hergé, Jacobs avait prévu une continuité. Elle est mal informée. A aucun moment, Edgar n’aurait envisagé pareille entreprise. Il avait trop de fierté et n’avait pas ou peu de considération pour les autres dessinateurs. Il avait apprécié le côté marketing du père de Tintin et il s’en inspirait. Il a suivi l’exemple d’Hergé : une Fondation, in fine un Studio et pas de suite à ses histoires. » (page 241)

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