samedi 20 octobre 2012

Le Geste et la Parole - 9 : Continuité des parcs (f)

(Attention : ce texte fait partie d'un ensemble plus large qui s'intitule Le Geste et la Parole. Même s'il peut être lu indépendamment du reste, il ne vise pas forcément à dégager un caractère achevé - le mieux étant de le lire plutôt dans une continuité.)

LE GESTE ET LA PAROLE - 9 :

Continuité des parcs (f)

 
 
 
 
 
 
Cette dernière case de la planche offre une configuration qui fait écho à la première, dans laquelle on voyait Tintin au centre, et devant lui le récit qui s’ouvre, et derrière lui le lecteur. Seulement, les rôles se sont redistribués autrement dans l’espace : le lecteur occupe cette fois-ci le centre, et ses livres encadrent chaque extrémité de la case – les livres qui bouchent son horizon devant lui et ceux qui cassent la perspective au fond de la pièce, dans la bibliothèque (telle est la condition du lecteur, qui n’a comme seule perspective le livre et la lecture). L’espace lui-même a radicalement changé : on se situe désormais dans un intérieur, alors que la première case prenait place à l’extérieur, et que la perspective était au contraire ouverte de chaque côté, rappelant l’ouverte du récit qu’elle devait marquer. Ici, l’espace est donc cloisonné de part et d’autre ; mais surtout, alors que Tintin était initialement au centre de la composition, il en est maintenant purement et simplement exclu. Pour ainsi dire, chaque case est le négatif de l’autre – chaque case est l’envers de l’autre. De ce point de vue, on pourrait penser que si la première signifiait l’entrée de Tintin sur la scène du récit, cette dernière le montre alors s’apprêtant à entrer dans la lecture, s’apprêtant à traverser le miroir, à passer de l’autre côté, à entrer dans le repaire du lecteur, à pénétrer sa conscience – l’idée est réversible : c’est donc aussi le lecteur qui, à son tour, entre dans le récit. Encore une fois, le chemin du lecteur et celui du héros se croisent.  A force d’avoir déplacé ses enjeux vers la lecture, il s’est opéré une dialectique du récit qui se concentre désormais sur l’image de sa réception plutôt que sur celle du héros.
 
 
Si l’on n’avait pas peur d’abroger les frontières entre bande dessinée et littérature, et si l’on ne redoutait pas non plus de verser dans l’anachronisme le plus outrancier, on pourrait voir là une variation de la fameuse nouvelle « Continuité des parcs » de Julio Cortazar… De parc, il a bel et bien été question ici, mais surtout on ne peut qu’être frappé par cette irruption du héros de fiction dans l’univers du lecteur, par ce personnage du récit qui vient surprendre le liseur dans l’intimité de sa lecture – et de là à s’égarer en imaginant que ce vieux lecteur est en train de lire précisément le début du Sceptre d’Ottokar, il n’y a qu’un pas qu’on se gardera évidemment bien de franchir. Et pourtant…
 
Le vieil homme représente bel et bien un alter-ego de nous-mêmes, lecteurs du Sceptre d’Ottokar. Comme nous, qui tournons les pages de la bande dessiné et qui en parcourons les cases des yeux, contribuant ainsi à faire avancer Tintin sur la route du récit, le professeur Halambique est le vecteur qui lance le héros dans sa course folle en Syldavie – et ce précisément à travers le rôle du lecteur qu’il campe. Le savant lisait un document frappé d’un sceau ; il s’occupe de sigillographie, et ne s’intéresse même qu’à cela. En faisant visiter sa collection à Tintin, quelques cases plus loin, il attire l’attention sur un sceau extrêmement rare appartenant au roi de Syldavie, Ottokar IV... A force d’associations d’idées et dans la chaîne des objets qui se précisent peu à peu, on en arrive tout de même bien à ce que la lecture du savant conduise au sceptre d’Ottokar : la lecture studieuse qui se rapporte aux sceaux, les sceaux de manière générale qui laissent place au sceau d’Ottokar IV en particulier, et son évocation qui fera germer l’idée d’un voyage en Syldavie et mènera au sceptre lui-même. Tout cela est contenu en substance dans la lecture du professeur Halambique, sous une forme quasi métonymique – il s’opère ainsi une dialectique dans la visite de l’appartement qui ne peut qu’être comparée à la dialectique de notre lecture elle-même, car « il y a dialectique quand la solution exige des synthèses et la construction d’interdépendances entre les procédés conçus au départ comme opposés, soit simplement comme étrangers l’un par rapport à l’autre.  L’acte de lire exige des synthèses entre des actions de sens contraires »[1].
Que cette citation soit extraite d’un ouvrage intitulé Les Chemins de la Lecture ne fait qu’illustrer d’avantage notre propos : Halambique et le héros n’étaient pas destinés à se rencontrer, étrangers qu’ils sont l’un à l’autre, suivant deux chemins différents – l’un celui du récit, l’autre celui de la lecture. Mais la lecture n’a cessé de rejoindre le récit depuis la première case, et le récit n’a cessé de se tourner lui-même vers la lecture. La rencontre de l’un et l’autre dans la chambre close d’Halambique, dans l’intimité de sa rêverie savante, ne fait que les engager à prendre un chemin commun et surtout complémentaire : si traditionnellement on a tendance à dire que la lecture est guidée par le récit (en effet, il nous « emmène » ailleurs, dans la diégèse), on assiste ici à une réversibilité, car c’est le lecteur-Halambique qui guide le héros-Tintin sur la route du récit en lui faisant visiter son appartement (de même que l’ouverture de la serviette et la lecture de l’adresse avait « guidé » le héros en lui servant de fil directeur). Lorsque Tintin survient, il n’interrompt donc pas vraiment la lecture, il vient la rejoindre, la croiser, la rencontrer, coïncider avec elle et fusionner avec elle.
 
D’ailleurs, dans la deuxième planche, Halambique ne reconnaît pas immédiatement Tintin – ou plutôt, il ne se rend pas compte que c’est un étranger qui vient d’entrer dans son appartement : « Bonsoir, Madame Pirotte. Déposez tout cela sur la petite table, voulez-vous ?... », dit-il au jeune reporter. Si j’ai employé le terme de « reconnaissance », c’est pour traduire la situation qui se joue là dans des termes propres à notre propos. Pourquoi, selon le professeur Halambique, Tintin ne peut-il être la personne qui vient de frapper à sa porte et entrer dans sa pièce en même temps que dans son quotidien ? Madame Pirotte, elle, fait partie de l’univers du lecteur Halambique, elle est susceptible de lui apporter des courses, du courrier, du linge repassé…  Tintin n’a rien à faire là – d’autant que c’est bien la dernière personne que le savant s’attendait à voir, puisqu’il est le lecteur et lui le personnage, l’un l’autre appartenant à deux univers certes complémentaires mais surtout disjoints. On comprend bien que le lecteur n’avait pas prévu que le personnage surgisse ainsi chez lui.
A suivre…
Cases extraites de l'album Le Sceptre d'Ottokar Copyright © Hergé / Moulinsart 2012
 
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En supplément, et pour le plaisir, voici le texte intégral de la nouvelle de Cortazar :
Continuité des parcs
Il avait commencé à lire le roman quelques jours auparavant. Il l’abandonna à cause d’affaires urgentes et l’ouvrit de nouveau dans le train, en retournant à sa propriété. Il se laissait lentement intéresser par l’intrigue et le caractère des personnages. Ce soir-là, après avoir écrit une lettre à son fondé de pouvoir et discuté avec l’intendant une question de métayage, il reprit sa lecture dans la tranquillité du studio, d’où la vue s’étendait sur le parc planté de chênes. Installé dans son fauteuil favori, le dos à la porte pour ne pas être gêné par une irritante possibilité de dérangements divers, il laissait sa main gauche caresser de temps en temps le velours vert. Il se mit à lire les derniers chapitres. Sa mémoire retenait sans effort les noms et l’apparence des héros. L’illusion romanesque le prit presque aussitôt. Il jouissait du plaisir presque pervers de s’éloigner petit à petit, ligne après ligne, de ce qui l’entourait, tout en demeurant conscient que sa tête reposait commodément sur le velours du dossier élevé, que les cigarettes restaient à portée de sa main et qu’au -delà des grandes fenêtres le souffle du crépuscule semblait danser sous les chênes.
Phrase après phrase, absorbé par la sordide alternative où se débattaient les protagonistes, il se laissait prendre aux images qui s’organisaient et acquéraient progressivement couleur et vie. Il fut ainsi témoin de la dernière rencontre dans la cabane parmi la broussaille. La femme entra la première, méfiante. Puis vint l’homme le visage griffé par les épines d’une branche. Admirablement, elle étanchait de ses baisers le sang des égratignures. Lui, se dérobait aux caresses. Il n’était pas venu pour répéter le cérémonial d’une passion clandestine protégée par un monde de feuilles sèches et de sentiers furtifs. Le poignard devenait tiède au contact de sa poitrine. Dessous, au rythme du coeur, battait la liberté convoitée. Un dialogue haletant se déroulait au long des pages comme un fleuve de reptiles, et l’on sentait que tout était décidé depuis toujours. Jusqu’à ces caresses qui enveloppaient le corps de l’amant comme pour le retenir et le dissuader, dessinaient abominablement les contours de l’autre corps, qu’il était nécessaire d’abattre. Rien n’avait été oublié : alibis, hasards, erreurs possibles. À partir de cette heure, chaque instant avait son usage minutieusement calculé. La double et implacable répétition était à peine interrompue le temps qu’une main frôle une joue. Il commençait à faire nuit.
Sans se regarder, étroitement liés à la tâche qui les attendait, ils se séparèrent à la porte de la cabane. Elle devait suivre le sentier qui allait vers le nord. Sur le sentier opposé, il se retourna un instant pour la voir courir, les cheveux dénoués. À son tour, il se mit à courir, se courbant sous les arbres et les haies. À la fin, il distingua dans la brume mauve du crépuscule l’allée qui conduisait à la maison. Les chiens ne devaient pas aboyer et ils n’aboyèrent pas. À cette heure, l’intendant ne devait pas être là et il n’était pas là. Il monta les trois marches du perron et entra. À travers le sang qui bourdonnait dans ses oreilles, lui parvenaient encore les paroles de la femme. D’abord une salle bleue, puis un corridor, puis un escalier avec un tapis. En haut, deux portes. Personne dans la première pièce, personne dans la seconde. La porte du salon, et alors, le poignard en main, les lumières des grandes baies, le dossier élevé du fauteuil de velours vert et, dépassant le fauteuil, la tête de l’homme en train de lire un roman.
 
Julio Cortazar, « Continuidad de los Parques », Fin d’un jeu (1956),
traduit de l’espagnol par C. et R. Caillois, Gallimard, 1963.


[1] Gérard Chauveau et Eliane Rogovas-Chaveau, Les Chemins de la Lecture (éditions Magnard, 1994), page 44.


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