mardi 22 septembre 2015

Notes de lectures : MIRAGES D'ETE de Kazu Yuzuki

Notes de lectures :

Mirages d'été

de Kazu Yuzuki

(Le Lézard Noir)
 


Cette année, l’éditeur pictavien Le Lézard Noir a régalé les amateurs de mangas avec deux volumineuses anthologies : une première consacrée à Shotaro Ishinomori, émule d’Osamu Tezuka et auteur d’œuvres incontournables (Le Voyage de Ryu, Cyborg 009…), malheureusement trop rarement publié en France, et une seconde pour Kazuo Umezu, connu dans nos contrées grâce à la terrifiante École emportée, créateur insatiable d’ambiances angoissantes et d’histoires horrifiques. Deux plongées dans la psyché tourmentée du Japon, oscillant entre fantasme et folie, grotesque et sublime ; deux événements éditoriaux dans le paysage français de la bande dessinée qui se voient complétés en cette rentrée par un troisième recueil dédié à Kazu Yuzuki (dont seul Des Courges par milliers avait été traduit jusqu’ici).
 
 
Réalisées au cours des années 1980, les superbes histoires courtes de Mirages d’été prolongent un peu la torpeur estivale des mois passés et invitent le lecteur à paresser au milieu de jardins luxuriants et de plages inondées de soleil, à l’ombre des parasols comme à ceux des néfliers, en attendant la venue d’averses rafraîchissantes. Les décors de ces récits dessinés avec passion sont d’autant plus envoutants qu’ils sont fantasmés. Yuzuki raconte dans la postface : « À l’époque où je dessinais ces mangas, je louais un appartement à Tokyo. Je sortais de chez moi et me promenais dans le quartier, un appareil photo à la main. En même temps que la ville, je photographiais beaucoup de végétation ». Les clichés ainsi glanées sont ceux d’un entre-deux où l’environnement urbain et rationnel est concurrencé par une nature abondante, à l’image d’une réalité colonisée par le rêve ou bien celle d’une conscience assiégée par son inconscient : les feuillages s’épanouissent sans qu’on ne le soupçonne, dans un sourd labeur qui rappelle celui des rêves. « Dans mon imaginaire », confie le mangaka, « un jardin n’est pas entretenu ; ou du moins, sa croissance est beaucoup plus rapide que son entretien : la végétation envahit presque la véranda, parfois elle la traverse même pour pénétrer dans la pièce ». C’est tout le sujet de ces Mirages d’été qui est ici résumé : représenter l’expansion du végétal comme une expérience onirique fondée sur le débordement de l’incontrôlable. Car l’auteur n’en reste pas à l’observation naturaliste, il s’en sert pour nourrir une réflexion sur la sensualité : « Le fait que les plantes de jardin, cultivées à l’origine par les hommes, se mettent à pousser à leur guise, en ignorant la volonté et les sentiments humains, me paraissait à la fois sinistre et érotique ».
 
 
Yuzuki voue une fascination égale pour la nature et les jeunes filles en fleur, avec comme évidente correspondance un certain ravissement dans l’éclosion du monde, doublé d’une perte des repères plus troublante, un abandon de soi qui conduit aux milieux de profondeurs où s’enchevêtrent aussi bien des branchages qu’un réseau invisible de chimères. L’extraordinaire pouvoir de fascination de ses récits réside dans leur capacité à perdre le lecteur dans les rêveries de l’intime, le monde délicieux et inquiétant d’une sensualité hésitante, encore à ses premiers balbutiements. Son moindre tour de force est de ne jamais rendre cet érotisme pubère sordide ni vulgaire : les jeunes filles n’y sont pas des objets mais des sujets de désir. Il ne s’agit donc pas tant pour le lecteur d’être troublé par elles que de ressentir leur trouble, de s’égarer avec elles dans le jardin des tentations encore indéterminées. Et puis, le sensualisme des dessins ne porte jamais vraiment sur le physique, dispersé par le vent doux et chaud de l’été, ramené à une inconsistance nébuleuse qui ne trouve son incarnation que dans des corps avachis, endormis, songeurs ou encore tourmentés par la fièvre. Comme Fusa, l’insolite enfant-courge du dernier récit, la jeune fille est une métaphore, une plante comme les autres, offerte à la rêverie buissonnière du lecteur pour lui faire éprouver l’éventail de ses sensations ambivalentes ainsi que sonder son intériorité aux ramifications complexes et foisonnantes, incubée sous le rayonnement des images. Si la nature ne peut se dompter, les rêves des jeunes filles échappent également à toute règle.
 
 
Certaines histoires délaissent cette évanescence poétique des sens pour se tourner vers un beau néo-réalisme saisi au bord des chemins et des plages, au seuil des petits restaurants et des salles de cinéma, en ces lisières de l’errance qui donnent les contours d’une autre forme de naturalisme – cette fois-ci fondée sur des chromos anecdotiques d’où s’exhale toute l’oisiveté adolescente à l’heure de l’été : une vacance à l’état pure, l’ennui rendu saillant au creux des micros événements du quotidien. Dans les deux cas, rêverie magique ou observation réaliste, le mangaka cherche à saisir un état d’intermittence, le moment d’une expectative entre deux années scolaires, entre deux époques de la vie, cette zone floue et sensible entre l’enfance et l’adolescence. L’échancrure qui se forme alors dans la réalité laisse entrevoir les ombres d’un monde qui n’existe pas encore et dont on ne perçoit que les parfums capiteux et envoutants mêlés à un frisson de danger et d’excitation. C’est pourquoi la jeune fille et la végétation cohabitent toujours dans les cases du recueil, comme si l’auteur cherchait à rendre perceptible le caractère hybride de la sensualité, une effloraison qui prolonge sa rêverie en dehors des corps dans l’espace perpétuellement mouvant du monde végétal. Au cœur du livre, le récit buñuelien « L’Âge d’or » en offre toute l’expression. Coincée dans une bibliothèque municipale, l’héroïne rencontre un étrange groupe de gamins lubriques, symbole d’une sexualité à l’état brut, sans affect ni désir, à laquelle résiste la raison (incarnée par la bibliothécaire) et vers laquelle est attirée malgré elle la jeune fille, jusqu’au bord du gouffre. C’est de ce récit qu’est tirée l’image de la couverte, inspiré de l’Ophélie de John Everett Millais : plutôt qu’une figure de la peine et de la mort au féminin, Yuzuki offre une représentation de l’inconscience et de l’abandon de soi à la source de toute jouissance, ce bâillement entre deux bords où se joue l’anéantissement du sujet au profit de la sensation. L’histoire inaugurale « Sous le néflier du Japon » peut être lue à la façon d’un programme. Un jeune garçon y fait la découverte du désir, mais sans être capable de le reconnaître, n’en ayant jamais eu idée auparavant : la fin du récit, sublime, donne à mesurer toute la distance qui sépare le petit héros de sa sensualité. En réalité, Kazu Yuzuki ne s’intéresse pas tant à dessiner les feuillages, les fleurs et les plantes, mais ce qui se passe derrière, à peine discernable, la suspension d’un moment qui saisit l’individu au cœur de son apprentissage de la jouissance. 
 
 

 

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