mercredi 30 janvier 2013

Les aventures de Blake et Mortimer Orphelins - 1 - Etat des lieux

Les Aventures de Blake et Mortimer Orphelins

- 1 -

Etat des lieux

 
 
 

Le titre de la récente biographie d’Edgar P. Jacobs en bande dessinée s’est révélé d’une ironie au premier abord insoupçonnée. La Marque Jacobs : de toute évidence, on se trouve face à un jeu de mot référentiel avec l’album le plus mythique des « Aventures de Blake et Mortimer », La Marque Jaune, dont l’intention est sans aucun doute de renvoyer à  l’empreinte du dessinateur, toute son influence qui pèse sur l’histoire de la bande dessinée, sa signature – en fin de compte sa véritable stature d’auteur[1]. Après l’empoignade judiciaire qui a opposé au mois d’octobre dernier Dargaud (qui abrite le Studio Jacobs), les auteurs de ce biopic et leur éditeur Delcourt, il s’est avéré que la « marque » en question pouvait davantage faire référence à un copyright. La Marque Jacobs : attention, signe commercial protégé. De ce point de vue perverti, la problématique de cette innocente biographie ne renvoie dès lors plus à la personnalité de l’auteur, mais à une entreprise, une pure dénomination marchande[2].
La machination Stakhanov
Il est embarrassant de livrer ces quelques remarques sans paraître vouloir faire un procès d’intention aux auteurs et a fortiori aux éditeurs – il n’est pourtant pas question de cela. Il faut avant tout voir dans ces lignes une réflexion sur les implications de la reprise de « Blake et Mortimer » basée sur une observation la plus neutre possible. Le fait est qu’en déplaçant la question de la création et du créateur vers celle du droit, celle des ayants-droits, celle des gros sous, les éditions Dargaud ont révélé indirectement l’ambivalence de leur démarche affichée depuis la reprise de Blake et Mortimer en 1996 par Ted Benoît et Jean Van Hamme. La volonté ne consiste pas, comme cela a été pourtant affirmé tant de fois, à prolonger la vie de ces héros chers au cœur de tant de lecteurs, mais à profiter d’une image instantanément vendeuse, comme s’il s’agissait bel et bien d’une marque. Yves Sente résume fort à propos la chose quand il dit avec pragmatisme que « c’est Blake et Mortimer qui vendent »[3].
 
 
La logique de l’éditeur a d’ailleurs toujours été guidée par un souci d’efficacité commerciale – la logique du chiffre plutôt que celle du cœur. Le choix de Jean Van Hamme comme scénariste de la reprise initiale en est fort représentatif : auteur de best-sellers de la bande dessinée, il incarnait une assurance supplémentaire de rendement grand-public. Qui plus est, la volonté de faire s’alterner différentes équipes est rapidement apparue quand la minutie chronophage de Ted Benoit s’est avérée n’être plus capable de livrer suffisamment d’albums avec ponctualité[4]. Dans une récente interview au magazine L’Immanquable, Claude de Saint-Vincent avoue même qu’il a usé de toutes les pressions possibles pour « motiver » Ted Benoit, à savoir lui proposer de multiplier ses droits d’auteur s’il livrait les planches en temps et en heure, mais aussi ne plus le payer en cas de retard… On constate ici avec désolation que le terme de « motivation » ne renvoie à aucune ambition artistique mais à une négociation financière – à laquelle le dessinateur n’a d’ailleurs pas été sensible. Alors que la machine était en marche, il n’était plus question de ralentir les rotatives, il fallait au contraire multiplier les sorties, les événements, les ventes, sans risque ni péril, sans âme ni saveur. Une telle politique n’est pas sans trahir un capitalisme fondé sur la productivité de l’image, une pure machine à rendement plutôt qu’une machine à rêver.
La malédiction de la pantoufle
Après tout, il est logique qu’un éditeur se soucie de ses intérêts commerciaux, et c’est d’ailleurs ce qui est au fondement de toute parution, et malgré tout de bien des émerveillements. Le problème réside dans le fait qu’ils semblent ici prendre le pas sur toute autre considération. « Nous sommes des mercenaires » a déclaré Van Hamme à propos de la reprise de la série, et la métaphore est d’ailleurs citée plusieurs fois en exemple par Yves Sente. Curieux étendard que ce terme qui renvoie à un homme qui n’agit qu’en vue d’un salaire, et généralement pour un conflit qui ne le concerne pas. La distance avec le mythe « Blake et Mortimer » semble être pris de manière irrémédiable, et le seul rapprochement possible avec lui n’apparaît que dans la possibilité d’un gain. Peut-être déforme-t-on ici les intentions des uns et des autres dans leurs propos, mais le fait est que ses paroles possèdent ce sens regrettable, fusse-t-il inconscient. D’ailleurs, à plusieurs reprises, dans les entretiens qu’il a accordés à Jean-Luc Cambier et Eric Verhoest pour l’ouvrage Blake et Mortimer [histoire d’un retour], Jean Van Hamme affirme  un peu crânement qu’il a décortiqué les récits de Jacobs et qu’il a tout compris de sa « méthode ». Pour décrire cela, il utilise même une métaphore comparant sa démarche à un mécanicien démontant un moteur. Tout semble être dit à propos de l’âme de cette entreprise.
Ce manque d’âme semble aussi présider à l’élaboration des scénarii : tout sonne faux, creux, complétement déshumanisé et à la limite du ridicule. Avec consternation, le lecteur de « Blake et Mortimer » se retrouve plongé dans un monde de vaudeville où un personnage est capable, par exemple, d’être assommé par un coup de pantoufle. Pour une ligne éditoriale qui a l’objectif de faire vivre un mythe, on a plutôt l’impression d’assister à un pastiche grotesque, l’exercice de style en moins. Et puis surtout, sans s’insinuer dans les détails, on perçoit bien une volonté de décliner le catalogue du fantastique et de la science-fiction mêlé aux icones de l’Histoire, comme pour faire des effets d’annonce immédiatement séducteurs, mais aussi parfaitement ineptes : c’est donc Blake et Mortimer et les bactéries extraterrestres, Blake et Mortimer contre le bloc soviétique, Blake et Mortimer et la cité perdue, Blake et Mortimer et Lawrence d’Arabie, et bientôt sans doute Blake et Mortimer et les femmes de 50 mètres de haut... Plus que le désir de raconter une histoire passionnante, on a l’impression de lire un vulgaire cahier des charges, qui prétend pourtant s’inscrire dans une pure tradition jacobsienne – discours publicitaires à l’appui. A chaque fois, il s’avère rapidement que le projet est une fausse bonne idée, totalement artificielle, un coup de communication plutôt qu’un coup de génie. Il s’agit bien en effet de simples assemblages mathématiques, de moteur, de pure mécanique.
En réalité, en l’enfermant dans des clichés réducteurs, cette démarche condamne la création de Jacobs à une mauvaise parodie d’elle-même. Avoir emprisonné les deux héros dans la décennie des fifties n’a d’ailleurs rien d’anodin. C’est l’époque de La Marque Jaune, c’est donc celle de la série à son apogée. Première exigence du cahier des charges, imposée envers et contre tout (et somme toute avec logique) par l’éditeur : rester coûte que coûte les deux pieds dans les années 50 et de cette façon sécuriser le lecteur, l’installer dans un petit confort bourgeois, rigide et pantouflard où toute surprise est programmée, où le clin d’œil fait sa loi, et où l’émerveillement pur et simple de la magie jacobsienne a laissé sa place aux charentaises destructrices.

Pour plus d'informations sur les Editions Blake et Mortimer :
Pour plus d'informations sur La Marque Jacobs :
 


[1] « La marque Jacobs » est d’ailleurs le titre d’un chapitre du livre de Jean-Luc Cambier et Eric Verhoest sur l’aventure éditoriale de L’Affaire Francis Blake : Blake et Mortimer [Histoire d’un retour] (Dargaud, 1996).
[2] Un des onglets du site officiel de Blake et Mortimer s’intitule même ouvertement « Autour de la marque », renvoyant directement la série à un produit, une marchandise, une franchise.
[3] Interview réalisée par Ludovic Gombert le 06 février 2008 pour marquejaune.com / à noter que le succès éditorial sur dernier volume vient confirmer triomphalement ces propos, quoiqu’on en pense.
[4] Il est d’ailleurs amusant de se rappeler que Les Humanoïdes Associés ont un moment été pressentis pour le rachat du Studio Jacobs, et prévoyaient alors une sortie par an, avec un fonctionnement à l’américaine (c’est-à-dire par équipes travaillant en parallèle). A l’époque de la création de L’Affaire Francis Blake, Jean Van Hamme se félicitait que cela ne se passe pas ainsi chez Dargaud…

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